Quand Courbevoie était « Bleu de France »

Avec les établissements Durenne, Les « Teintureries de Bleu de France » furent la plus ancienne industrie implantée à Courbevoie. Au milieu du XIXé siecle, elles ont fourni leur couleur de prédilection à l’armée comme à la mode.

Une industrie nationale

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, l’industrialisation du pays est enclenchée, partout de nouveaux procédés sont brevetés et récompensés dans des concours organisés pour stimuler ces transformations. Les premières usines commencent à apparaître et le sentiment national incite à combler le retard avec l’Angleterre et sa Révolution industrielle.

Ainsi, teinturiers et chimistes travaillent de concert pour créer un procédé qui remplacerait avantageusement l’indigo utilisé jusque là pour obtenir une teinture bleue des étoffes et même surpasserait le « bleu de Prusse ».

La Presse du 18 septembre 1837 propose un historique complet de ces tentatives:

« C’est depuis à peine 30 ans que l’indigo a cessé d’être la seule substance employée pour teindre en bleu toutes les étoffes de toute espèce.
Le bleu de Prusse (prussiate de fer) avait bien été découvert dès 1704 par Diebach et Dippel, mais on ne l’employa d’abord que dans la peinture ; cependant les fabricans de papiers peints, lui trouvant une grande supériorité sur l’indigo, en firent bientôt usage, et les fabricans de toiles peintes ne tardèrent eux-mêmes à s’en servir.
A partir de là, un siècle entier s’est écoulé sans que la teinture ait trouvé le moyen d’enrichir son domaine de cette couleur, si supérieure à tous les bleus connus, pour le brillant et la vivacité ; il a toujours fallu recourir à l’indigo, dont l’emploi rend la France tributaire de l’étranger d’au moins vingt millions de francs par an.

Napoléon, mû par le noble désir d’affranchir la nation française de ce tribut, fit mettre au concours, par un sénatus-consulte, l’application du bleu de Prusse sur les matières animales et végétales.
M. Raymond père, professeur de chimie à Lyon, résolut en partie le problème, par des applications sur la soie, le coton et le fil ; mais comme le gouvernement attachait beaucoup plus d’importance à l’application du bleu de Prusse sur les laines, M. Raymond ne reçut qu’une partie de la récompense promise.
En 1820, M. Raymond fils se livra tout entier à l’œuvre si bien commencée par son père, et, lors de l’exposition de 1828, il obtint une médaille d’argent comme encouragement de ses efforts.

Peu de temps après, de nouveaux essais, dus à M. Souchon, vinrent encore accroître le zèle des chimistes qui s’occupaient de cette utile découverte.
Enfin, après 8 années de recherches assidues et d’essais plus ou moins heureux, MM. Merle et Malartic, teinturiers de Bordeaux, trouvèrent la solution définitive de cet important problème, et parvinrent à ouvrir à l’exposition de 1834, sous le patronage éclairé de M. Cunin-Gridaine, manufacturier à Sedan, des draps qui réunirent tous les suffrages et leur méritèrent la mention suivante, consignée dans le rapport du jury :
« Dans la riche exposition de M. Cunin-Gridaine, on a distingué deux coupes de casimir : l’une bleu clair, l’autre bleu foncé, d’un reflet superbe, quoique teintées sans indigo. Elles ont été traitées au PRUSSIATE DE FER par MM. Merle et Malartic, dont M. Monfent a un atelier de teinture par ce procédé. LA RÉUSSITE DES COUPES PRÉSENTÉES EST COMPLÈTE, quoiqu’on ait à dessein pris un casimir très fort et d’un tissu très serré pour opposer plus de difficultés à la pénétration de la teinture. La parfaite égalité de la tranche démontre qu’on a là de belles épreuves faites par MM. Merle et Malartic. Le jury croit devoir attendre des succès de l’industrie obtenus par cette méthode avant de donner une haute récompense à leur procédé. Il se borne maintenant à la mention honorable. » (…)

Poudre d’indigo

Un enjeu économique majeur

L’article souligne les bénéfices de ce nouveau procédé:

Voici les avantages de la nouvelle teinture comparativement à l’indigo :
1° Sa couleur, dans toutes les nuances, est d’une beauté bien supérieure à tout ce qui a paru jusqu’à ce jour dans le commerce.
2° Elle est parfaitement inaltérable à l’air, aux acides, aux savons, aux graisses, aux sueurs, etc. ;
3° Jamais elle ne se dégorge ni blanchit aux coutures, comme le fait l’indigo ;
4° Elle pénètre le drap en pièce de la manière la plus complète, ce qui ne peut s’obtenir avec l’indigo ;
5° Elle conserve la qualité des draps, toute leur douceur et leur souplesse, sans aucunement en altérer les tissus ni les poils ;
6° Elle facilite la reproduction des mêmes nuances, qui s’obtient si difficilement avec l’indigo ;
7° Ses résultats dans l’exécution sont si sûrs que l’on peut à l’avance se rendre un compte exact de la dépense et du produit ;
8° Elle offre une économie immense sur la valeur de la matière première (prussiate de potasse), qui est un produit indigène d’une valeur modique, susceptible d’être réduit à une valeur beaucoup moindre, et qui peut permettre de teindre à 25 et 30 pour cent au-dessous de l’indigo, selon la qualité des tissus ;
9° Elle est de la plus grande importance pour les draps de meubles, de voitures, d’équipages, pour les tartans, les mérinos, les cachemires, etc., à cause de sa richesse et de ses reflets admirables dans les teintes claires, où l’indigo n’offre aucune espèce de solidité ;
10° Enfin, elle procure à la fabrication des draps une économie de 12 à 20 pour cent par la solide application qui peut en être faite sur les draps en pièce, ce qui n’a pu avoir lieu jusqu’à présent que pour l’écarlate et le noir.
Ainsi donc, sous quelque point de vue que l’on envisage cette importante découverte, elle doit obtenir un assentiment unanime.
Sous le point de vue général et scientifique, elle ouvre une ère aussi heureuse que nouvelle, puisqu’à l’aide de simples opérations chimiques sur des matières qui se rencontrent dans toutes les parties du monde, elle remplace, avec une foule d’avantages, les produits de l’indigo, substance appartenant à une seule espèce de végétaux qui ne peut croître que dans les régions orientales.
Sous le point de vue national et d’économie politique, elle procure à la France gloire et profit : gloire, puisque c’est à nous que le monde devra cette nouvelle teinture ; et profit, puisque, au lieu de payer aux Orientaux près de vingt millions par année pour nous procurer l’indigo, jusqu’à présent nécessaire à nos teintureries, ce seront au contraire les Orientaux, si jaloux des couleurs éclatantes, qui deviendront nos tributaires pour se procurer un bleu que leur indigo ne saurait égaler.
Enfin, sous le point de vue individuel et d’économie domestique, elle offre la solution complète de ce problème, jusqu’ici considéré comme insoluble, lequel consiste à remplacer une chose existante par une autre chose beaucoup plus belle, beaucoup plus solide et d’un prix beaucoup moins élevé.

Infanterie 1840

La fondation à Saint-Denis

La Société est constituée le 1er octobre 1837 et une première fabrique voit le jour à Saint-Denis « au lieu de l’Ermitage » tandis qu’un magasin rue ND des Victoires sert de vitrine dans la capitale.

« MM. Merle et Malartic, avec l’aide de M. E. Poncet, chimiste, élève de Thénard, sont parvenus à fonder à Saint-Denis un vaste établissement de teinture, à donner à leur procédé le plus grand degré de perfectionnement, et à faire apprécier son importance par tout le haut commerce de la draperie, ainsi que par une foule de personnes de distinction qui ont fait usage de drap teint par eux.
(… ) L’application de cette nouvelle teinture, si longtemps cherchée en vain, étant désormais trouvée, MM. Merle, Malartic et Poncet se sont mis en garde contre les contrefaçons. De plus, ils ont cherché à remplacer par des moyens mécaniques la main-d’œuvre nécessaire à toute opération de teinture ; ils y sont parvenus, et il en est résulté pour eux deux autres avantages très importants, savoir : une exécution beaucoup plus simple, plus facile et plus prompte, et une économie immense sur la main-d’œuvre, qui constituait la plus grande dépense de leur exploitation. Avec leur unique surveillance, la fabrique de Saint-Denis peut aujourd’hui teindre de 13 à 1,300 aunes de drap par jour.
La découverte de MM. Merle, Malartic et Poncet, ainsi perfectionnée, confirmée par l’expérience et par l’approbation des sommités manufacturières et scientifiques, et enfin d’un produit actuellement appréciable et réalisable, puisqu’elle est depuis plusieurs mois déjà en activité, à l’aide de moyens mécaniques, qui consistent en une pompe à feu de la force de 12 chevaux, avec sa chaudière, 2 grandes cuves à vapeur de la force de 40 chevaux, 12 énormes cuves à teindre, foulons à draps, dégraisseuses, brosseries mécaniques, appareils, réservoir, forge, outils, pompes alimentaires, et en général tous les ustensiles nécessaires à une usine de cette importance, vient d’être mise en société, suivant acte passé devant Mᵉ Goudouin, notaire, à Paris.
 Déjà les 360 actions (180,000 fr.) nécessaires pour constituer la société ont été souscrites.

Une action émise après 1840, l’adresse du siège est déjà à Courbevoie

Une activité florissante

La nouvelle teinture baptisée patriotiquement « Bleu de France » par opposition au « Bleu du Roy » de l’Ancien Régime ou au « Bleu de Prusse », couleur de l’étranger, est intronisée couleur nationale très rapidement. L’armée a besoin de teindre ses vestes d’uniformes, les dames souhaitent porter des robes de cette couleur, les hommes cultivent leur élégance, la France entière se pare de bleu.

Redingote 1840

Le Bleu de Courbevoie

La Société a besoin de s’agrandir et surtout de trouver un lieu plus propice à ses activités, plus près de l’eau à Courbevoie par exemple où de nombreuses blanchisseries existent déjà depuis des siècles. La main d’oeuvre y sera facile à trouver.

Robe 1840- 1850

Le 1er juillet 1840, les « Teintureries du Bleu de France » ouvrent leur fabrique à Courbevoie.
Inutile de chercher une adresse précise, Courbevoie n’est encore qu’un bourg de    habitants;
La fabrique s’installe quai de Seine dans un lieu qui serait délimité aujourd’hui par la rue  Ficatier, la rue de l’Abreuvoir et la rue de l’Industrie.

Des collaborations sont nouées avec d’autres corps de métier pour exploiter les capacités de l’entreprise.

Le Commerce – 24 août 1841

Les activités du Bleu de France prospèrent, mais la société voit aussi apparaître des rivaux peu scrupuleux contre lesquels il faut prévenir le public ou même avoir recours à la justice.

Le Temps – 8 avril 1841

(Voir aussi le jugement publié dans Le Droit, 25 avr. 1842)

Une fin chaotique

La situation du Bleu de France connait dès 1846 des péripéties qui vont l’entraîner d’une faillite à une renaissance avant de subir de nouveau une liquidation qui va déclencher une adjudication du site et des machines.

Un fait divers rappelle au public le souvenir de l’entreprise en 1850:

La Constitution – 3 novembre 1850

Le terrain de plus de 5600m² est finalement vendu par parcelles en 1851 et de nouveaux industriels y trouvent leur bonheur.

La voie qui bordait la fabrique au nord est devenue la « rue du Bleu de France » en 1846 et le restera jusqu’en 1867 où elle prendra finalement le nom de « rue de l’Industrie ».