Lucienne Delahaye-Winburn: Ombre et Lumière

 La destinée incroyable des Winburn

Une rue et une impasse de Courbevoie portent le nom de Michael Winburn, fondateur de la société Cadum. Leur emplacement n’est pas un hasard puisque qu’elles bordent la zone où se trouvait la Fondation de la Nouvelle Etoile ou Fondation Winburn jusqu’en 2009.

Les deux époux ont connu une vie digne d’un roman.

En voici le deuxième chapitre :

       Lucienne Delahaye dans l’ombre et la lumière

Michael Winburn (à lépoque Wineburgh) s’était marié à New York auparavant avec Rosa Kottshofski (1865 – 1922). C’est elle qui a posé la première de l’usine Cadum à Courbevoie.

Michael Winburn est devenu le richissime patron de Cadum, la marque connue de tous les Français, veuf depuis 1922, il va épouser en 1927 à Palerme une vedette de la scène parisienne: Lucienne Delahaye.

Celle-ci fait partie de l’escouade de célébrités qui ont été enrôlées par Winburn pour promouvoir son savon qui d’après la réclame possède des qualités uniques pour la peau des bébés comme pour celle des artistes. Ainsi, elle apparaît en premier rang sur une page publicitaire où figurent une pléiade de stars de l’époque.

 

La « vedette » du music-hall

Or, Lucienne Delahaye semble être devenue très rapidement une vedette. En fait, son vrai nom est Marie-Françoise Kulker. Elle est née le 22 janvier 1898 à Amsterdam et est donc de 27 ans sa cadette. Ce n’est qu’à partir de mai 1924 qu’elle est mentionnée dans la presse à la rubrique spectacle. On la retrouve sur la scène de l’Alhambra et du Moulin Rouge aux côtés de fakirs, de danseuses orientales ou même de lions de mer ! Un de ses numéros s’intitule la « Poupée vivante ». Chaque fois la critique loue son charme et sa grâce.

Dans les années 40, le journaliste Pierre Fontaine proposera ce portrait :

« On conta beaucoup d’anecdotes erronées sur cette femme dont la rapide fortune suscita, surtout dans la haute société, pas mal de jalousie. Pourtant son histoire se révèle toute simple, car Lucienne Delahaye était une honnête jeune fille qui, vers 1925, habitait une pension de famille du quartier des Batignolles ; elle vivait alors médiocrement de son métier de sténo-dactylographe. Disons tout de suite que Lucienne Delahaye fine, élancée, était assez jolie, d’une beauté régulière, sans tapage, et déjà d’une réserve et d’une distinction qui ne devaient pas s’affecter quand sa situation devint plus brillante. Cherchant à améliorer ses conditions d’existence, elle sollicita une place de secrétaire à la Société des Nations ; après une attente assez longue, elle obtint satisfaction et partit pour Genève. Peu de temps après, des membres de la délégation française durent assister à une conférence internationale à La Haye (…) et c’est en Hollande qu’elle connut Monsieur Winburn, un des principaux animateurs du Savon Cadum. Après une cour assidue durant laquelle Lucienne Delahaye ne fléchit pas, elle devint l’épouse légitime du richissime américain.

Contrairement à la légende colportée, Lucienne Delahaye ne fut pas actrice de music-hall. C’est Mme Winburn qui monta un numéro au Moulin-Rouge cédant à la fièvre de publicité qui édifia la fortune de son mari. Elle n’insista pas dans cette carrière, voyagea beaucoup en compagnie de son époux, très fier de sa femme française. Mme Winburn, menant un magnifique train de maison, brilla à Deauville, à Paris, à Monte-Carlo auprès d’un mari toujours très épris, tenant avec une aisance remarquable et une facilité étonnante son rôle de millionnaire. Quelques années après, M. Winburn décédait laissant sa masse de dollars à sa femme. »

Autant dire que la biographie de Lucienne a été élégamment enjolivée pour ne pas laisser entendre qu’elle ait pu fréquenter de vulgaires scènes de spectacle trop longtemps. Les coupures de journaux ne laissent aucun doute sur les apparitions de la célèbre artiste Lucienne Delahaye sur les scènes parisiennes. Il est fort probable que Michael Winburn ait bel et bien rencontré la petite secrétaire en Hollande comme l’a décrit Pierre Fontaine et qu’il ait décidé de faire de sa maîtresse une célébrité instantanée à grands renforts de publicité avant de l’épouser. Winburn était un maître dans l’art du boniment et il a « inventé » Lucienne Delahaye comme il avait « inventé » l’Omega Oil et le Bébé Cadum.

La philanthrope

Toujours est-il que Lucienne Winburn assume désormais le rôle de philanthrope aux côtés de Michael, ce qui ne pouvait que bénéficier à l’image de la marque Cadum.

Par exemple, en octobre 1924, « l’actrice Lucienne Delahaye » remet au Préfet de police et devant la presse une « voiture ambulance pour chevaux » montrant ainsi qu’elle est en même temps l’amie des animaux et des institutions. Ce n’est qu’un début, Mme Winburn devient la protectrice des animaux et le couple va jusqu’à financer la création du premier « hôpital pour chiens ».

Gallica – BNF
Gallica – BNF 

Ceux-ci ne se montrent pas ingrats en retour, un jour de courses à Longchamp en avril 1925, Michael Winburn gagne un petit pactole en misant sur un cheval baptisé « Cadum » et appartenant au Baron de Rothschild dans le Grand Prix des Sablons.

Les Winburn ont leur appartement 41 avenue Foch et fréquentent assidument le Martinez à Cannes mais leurs œuvres philanthropiques sont nombreuses : avec l’aide de son mari, Lucienne contribue au financement de l’Ecole des Enfants du Spectacle (rue du Cardinal Lemoine, Paris), le Travail au Foyer (rue Saint-Jacques, Paris), les Petites Orphelines (rue de Bondy, Paris) et l’Orphelinat des Arts (rue de la Montagne à Courbevoie).

Ces efforts vont culminer en 1930 dans l’édification à Courbevoie et à Varennes-Jarcy près de Fontainebleau de la Nouvelle Etoile pour les Petits Enfants également appelée Fondation Winburn. Lucienne a même observé lors d’un voyage aux Etats-Unis les méthodes de gestion américaines afin de les adapter à l’organisation de la Nouvelle Etoile qui veillera à la santé de 7000 enfants courbevoisiens « dans un centre ouvrier où rien n’existe encore » écrit un journal en 1929. Le coût s’élèvera à près de deux millions de francs de l’époque.

Fondation Winburn/ Nouvelle Etoile – Gallica – BNF

La Nouvelle Etoile de Courbevoie n’est pas encore terminée au moment de la mort de Michael Winburn à Paris le 13 novembre 1930, mais ses dispositions testamentaires stipulent que les frais d’achèvement du bâtiment seront couverts par la Fondation si Lucienne ne peut régler l’ensemble des dépenses. Celle-ci hérite pourtant d’une somme considérable et la Nouvelle Etoile est inaugurée à Courbevoie le 23 octobre 1931 en présence de l’ancien président du Conseil Louis Barthou, le ministre de la Santé publique Camille Blaisot, d’André Grisoni, maire de Courbevoie et du préfet de la Seine Edouard Renard.


Madame Renard

Le dernier chapitre de la vie de Lucienne va se dérouler en compagnie du préfet Renard.

Marie-Françoise Kulker, alias Lucienne Delahaye, veuve Winburn, épouse Edouard Renard le 10 octobre1933 à la mairie du XVIe arrondissement à Paris.

 

Edouard Renard, né à Oran en 1883, est un haut fonctionnaire qui a été un proche collaborateur de Chiappe. Il est nommé gouverneur de l’Afrique équatoriale française (AEF) en juillet 1934 à la suite du très controversé gouverneur Raphaël Antonetti sous le règne duquel avait été mis en chantier la ligne ferroviaire Congo-Océan provoquant la mort de milliers d’ouvriers africains et Renard, qui selon divers témoignages, est un homme intègre, entreprend de remettre un peu d’ordre dans les régions qu’il administre avec le projet de mieux respecter les populations locales.

Il commence une tournée d’inspection d’un territoire gigantesque de 2.360.000 kilomètres carrés pour une population estimée à trois millions d’habitants, parcourant en avion des milliers de kilomètres toujours accompagné de sa femme.

Edouard Renard – Gallica BNF

Mourir au Congo

Le 15 mars 1935, à Brazzaville, Congo, le Gouverneur Général embarque avec sa femme dans un trimoteur Bloch (sans doute fabriqué à Courbevoie). Il est accompagné de quelques officiers. Le pilote, nouvellement arrivé est peu habitué aux conditions de vol dans la région. Rapidement, l’avion ne donne plus de nouvelles par radio, mais comme les communications sont toujours problématiques, il se passe plusieurs jours avant que la presse ne s’inquiète de la disparition du gouverneur.

En fait l’avion s’est écrasé à Bolobo, dans une zone difficile d’accès. Aucun passager n’a survécu au crash.

Une mission se rend sur les lieux et dresse un rapport sommaire qui ne satisfait pas tous ceux qui dès le début ont mis en cause la thèse d’un accident dû au mauvais temps.

Des rumeurs circulent, les bijoux dont Lucienne Renard ne se séparait pas pendant ses voyages auraient disparu, les bêtes sauvages auraient à moitié dévoré les cadavres, enfin, on soupçonne une entreprise criminelle : de nombreuses personnes soupçonnées de corruption avaient intérêt à ce que Renard ne mette pas le nez dans leurs affaires et auraient organisé un attentat.

La conclusion officielle est celle d’un accident.

En France et aux Etats-Unis on rend hommage au couple, le fonctionnaire exemplaire et la riche philanthrope. Cependant, en 1943, le journaliste Pierre Fontaine remet en cause le récit de l’accident dans son livre La Mort mystérieuse du Gouverneur Général Renard et tente de démontrer (sans emporter la conviction) qu’il s’agissait d’une conspiration en mettant en évidence les contradictions de l’enquête.

Ainsi s’achève de façon tragique la vie de Lucienne Delahaye-Winburn-Renard qui, avec son mari, aura marqué durablement la ville de Courbevoie.

 

Sources:

  • Presse – Gallica- BNF
  • Illustrations Gallica – BNF
  • Archives Etat civil de la Ville de Paris
  • La Mort mystérieuse du Gouverneur Général Renard, Pierre Fontaine, Editions Jean-Renard, 1943.