La Mission Marchand
En 1896, Jean-Baptiste Marchand (1863-1934) qui a participé à de nombreuses campagnes en Afrique, se voit confier une mission périlleuse : mener une expédition vers le Soudan, avec pour objectif de contester l’hégémonie britannique sur le Nil et d’implanter au sud de l’Égypte un nouveau protectorat français.
En juillet 1898, à la tête de 150 tirailleurs sénégalais, nom générique pour désigner les troupes venues d’Afrique subsaharienne, Marchand investit le fortin de Fachoda où il rencontre une expédition britannique dirigée par le général Horatio Kitchener.
Cette confrontation, connue sous le nom de crise de Fachoda, entraîne les deux puissances coloniales au bord de la guerre. Finalement, un accord est trouvé permettant d’éviter un conflit ouvert. Marchand et ses troupes se retirent.
Dans les deux pays, les opinions publiques sont chauffées à blanc par une presse ultra nationaliste. En France, l’affaire Dreyfus ajoute au climat passionnel autour de l’armée.
Le capitaine Marchand et ses troupes sont considérés comme les défenseurs héroïques de l’honneur de la France. Il est nommé chef de bataillon et commandeur de la Légion d’honneur.
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Le commandant Marchand, par le peintre Philippoteaux -
Les héros à Courbevoie
Marchand, ses adjoints et les tirailleurs sénégalais embarquent alors pour une tournée triomphale en France. Ils seront les vedettes du défilé du vendredi 14 juillet 1899 à Longchamp.
Leur voyage est suivi à la loupe par l’ensemble de la presse nationale :
LA MISSION MARCHAND
Arrivée à Courbevoie. La Réception
Les cent cinquante tirailleurs sénégalais et congolais composant la petite troupe de la mission Marchand ont quitté, comme on sait Toulon, par train spécial, hier, à une heure quarante-cinq de l’après-midi. Seuls, les trente Jaccomans, otages ramenés en France par le commandant Marchand, et cinq tirailleurs malades sont restés a Toulon. Trois mille personnes ont accompagné les tirailleurs à la gare.
A Marseille, où ils sont arrives à trois heures, une ovation leur a été laite à la gare, où s’étalent portées plus de mille personnes.
Le train qui les a amenés a stoppé, vers onze heures et demie, à la station de Juvisy; un nouveau train les a amenés, par la ligne de grande ceinture, jusqu’à la gare de Versailles-Chantiers, où il passait a midi quarante. Ils sont partis ensuite pour Courbevoie.
A Courbevoie
Depuis hier, la population de Courbevoie, bien qu’on ait dit que les tirailleurs sénégalais et congolais do la mission seraient casernés à Saint-Cloud, comptaient qu’ils seraient mis en subsistance dans la caserne du 129e de ligne où des locaux sont vacants depuis le départ d’une compagnie d’infanterie de marine. Ce matin, leurs prévisions étaient confirmées et la rue qui conduit de la gare à la caserne était aussitôt pavoisée de nombreux drapeaux.
Le train qui amenait la mission est entré en gare a une heure trente-cinq.
Le capitaine Mangin, le lieutenant Fouque, les sous-officiers Bernard et Venail sont descendus du wagon de première classe. Les tirailleurs ont attendu l’ordre du capitaine Mangin pour mettre tous pied à terre. Pourtant, deux braves tirailleurs, placés un peu loin, n’ont pas entendu le commandant. Le chef de train s’efforce vainement, de les faire descendre, l’un des Sénégalais le toise d’un air superbe et lui répond.
– Moi, pas descendre. Attendre ordre du capitaine.
Un sergent accourt et fait descendre nos deux tirailleurs.
Sur le quai de la gare, M. Boursier, maire, les adjoints, les conseillers municipaux, reçoivent le commandant Mangin et le lieutenant Fouque; un superbe bouquet est remis au capitaine Fouque.
Un capitaine, au nom du colonel commandant le 129e souhaite la bienvenue aux officiers de la mission; des compliments, des serrements de mains sont échangés puis, sur un ordre, les tirailleurs, dont la solidité, la bonne tenue sous les armes, malgré les fatigues d’un long voyage sont fort remarqués, se forment dans un ordre parfait et se dirigent vers la caserne.
Dans la gare, où le service est fait par des soldats en petite tenue du 129e sur la place, la foule est grande, la mission est acclamée.
Il en est de même tout le long du trajet.
Un peloton de gendarmes à cheval encadre les tirailleurs, sur le passage desquels se pressent les habitants de Courbevoie et de nombreuses personnes venues de Paris.
Peu de temps après, les portes de la caserne se refermaient sur la brave troupe du commandant Marchand.

Les Sénégalais à Paris
Le préfet de police, M. Lépine, au nom du gouvernement, nous a communiqué ce matin la décision que ce dernier vient de prendre au sujet du séjour des Sénégalais à Paris.
Le soir de la revue, un bateau loué spécialement pour eux les prendra au pont de Neuilly à neuf heures et traversera tout Paris, pour leur permettre de voir les illuminations et les feux d’artifice.
Le 15, des breaks les prendront à la caserne de Courbevoie à sept heures et demie, et guidés pur des officiers des sapeurs-pompiers, ils visiteront tous les monuments et points principaux de Paris, ils rentreront ensuite dîner à Courbevoie, où les mêmes voilures les prendront, le soir, pour les amener au Châtelet, où M. Bochard, directeur, a mis 180 places à leur disposition pour la représentation de la Poudre de Perlinpinpin. Le lendemain dimanche, départ.
La République française – 14 juillet 1899

Le journal anti-dreyfusard La Patrie critique vertement l’accueil des tirailleurs à Courbevoie :
Les Tirailleurs Sénégalais à Courbevoie
La réception des Sénégalais, hier, à Courbevoie, a été déplorablement organisée.
La population de Courbevoie s’était portée en masse à la gare pour acclamer les intrépides compagnons d’armes du commandant Marchand. Mais l’enthousiasme populaire s’est heurté aux mesures prises pour empêcher tout contact des tirailleurs avec la population. On les a conduits à la caserne entre deux haies de gendarmes, comme des prisonniers !
De nombreux amis de la Patrie, qui se trouvaient à Courbevoie, nous font part du mécontentement général.
On fait venir ces braves, nous écrit l’un d eux, on les enferme reps des haies de gendarmes, on les parque.
J’ai entendu un des tirailleurs s’écrier, en passant à côté de moi :
-— Nous moins bien reçus qu’à Marseille !
Et un gendarme de l’escorte a dit assez haut pour être entendu de moi :
— On croirait assister à une exécution à la Roquette !
Absolument authentique. Un autre de nos lecteurs nous écrit :
— Je viens d’assister à l’arrivée des Sénégalais. Ceux-ci étaient dignes d’une autre réception. 11 n’y avait même pas une musique militaire, comme quand on va chercher les réservistes. On eût dit le débarquement d’un train de bétail.
Les patriotes présents ont été profondément attristés.
Autre cloche, même son. Un vieillard qui marchait à côté d’un de nos collaborateurs pendant le trajet de la gare à la caserne lui disait :
— Lorsque je pense à l’héroïsme de ces braves, je suis profondément ému de les voir ainsi cachés, escamotés. Leur dévouement au drapeau, leur courage sont, par ces temps, réconfortants.
J’espère que, demain, à la revue, ta foule les dédommagera en les acclamant comme ils le méritent. Notre collaborateur entendit une autre personne s’écrier :
— C’est honteux! Pas même un clairon. Pourquoi les a-t-on fait débarquer ici au lieu de les faire aller à la gare de Lyon. afin que Paris puisse manifester son admiration aux héros de Fachoda !
Comme le disait un patriote à notre collaborateur, la foule dédommagera tout à l’heure les tirailleurs sénégalais.

Alors que les tirailleurs quittent la caserne Charras pour défiler à Longchamp, les édiles de Courbevoie tentent de corriger la mauvaise impression du premier jour :
La Matinée
Départ des Sénégalais
De Courbevoie à Longchamp Toute la matinée, la foule n’a cessé de stationner devant la caserne du 129e de ligne, d’où allaient partir les tirailleurs de la mission Marchand pour se rendre à Longchamp.
La municipalité de Courbevoie, vexée parce que l’on ne lui a pas donné le temps de prononcer les discours de bienvenue qu’elle avait préparés en l’honneur de la mission et pour son arrivée, a fait pavoiser en encourageant la population à acclamer les vaillants auxiliaires du commandant Marchand.
Toute la rue de Bezons, à Courbevoie, depuis la caserne jusqu’à la place Victor-Hugo, est remplie de curieux qui stationnent sur plusieurs files de chaque côté des trottoirs.
(…)
Seuls,en effet, des officiers, les lieutenants Fouque et Dyé ne sont pas montés.
Vers onze heures, la compagnie des tirailleurs de la mission, à la tête de laquelle ont pris place ses officiers, sort de la caserne, précédant le 129e de ligne.
Alors, des acclamations enthousiastes retentissent. Les cris de : « Vive Marchand ! Vive l’armée! Vive la mission! » se succèdent sans interruption et c’est à grand’peine que l’on arrive à la place Victor-Hugo, où la foule est plus considérable encore.
Sur tout le parcours, ce sont des cris d’enthousiasme qui rendent difficile la marche de ceux qui précèdent la petite troupe.
Le trajet est franchi à une allure régulière et les noirs redressent fièrement la tète, heureux des bravos qu’ils font naître sur leur passage.
Au pont de Suresnes, l’encombrement est considérable. Enfin, grâce au service d’ordre et à la police suburbaine, qui a tout entière été mobilisée pour la circonstance, on arrive sans trop de difficultés à Longchamp et la mission se place tout à fait à l’extrémité des troupes à pied, à droite des tribunes, devant le 129e régiment d’infanterie, qui la suit.
L’allure martiale des tirailleurs, qui, en dépit des fatigues du voyage récent, paraissent pleins de bonne humeur et d’entrain, a vivement frappé tous ceux qui les ont vus défiler.
Le dimanche 16 juillet, les tirailleurs quittent Charras et repartent vers l’Afrique :
Départ des tirailleurs
Dimanche malin, à 5 heures, les tirailleurs de la mission Marchand, précédés de leurs clairons, se sont rendus à la gare de Courbevoie.
Les habitants, réveillés par les sonneries, se mirent aux fenêtres et acclamèrent les tirailleurs.
Le maire de Courbevoie a accompagné de la caserne à la gare les noirs auxquels il a serré la main et adressé quelques paroles d’adieu.
Lorsque le train s’est mis en marche, les tirailleurs ont mis la tête aux portières, agitant leurs mouchoirs et criant : Vive la France ! Adieu Paris !
Le train les conduit à Marseille. Dans la journée d’avant-hier, le capitaine Mangin leur avait distribué la somme de 10.053 fr., recueillie pour eux par le journal le Matin.
Courrier de La Rochelle- 20 juillet 1899
Cet épisode mémorable laisse une trace évidente à Courbevoie : en 1902, la municipalité décida donner le nom de Mission Marchand à une partie de la « route du Havre » qui partait du rond-point de la Défense et devenait le boulevard national à Colombes.
Le célèbre tirailleur Banania
La visite des tirailleurs va avoir une autre conséquence importante : Pierre-François Lardet monte rue Lambrechts à Courbevoie une entreprise de poudre chocolatée baptisée Banania. Les boîtes sont illustrées d’un dessin représentant une Antillaise.
La légende veut que ce soit sa femme, Blanche, qui lui ait soufflé l’idée du tirailleur sénégalais. Ce qui est sûr, c’est que dès le début de la Première Guerre mondiale Lardet envoie au front des boîtes de Banania, excellent initiative patriotique et commerciale.
En décembre 1914, une pleine page de réclame figure dans le magazine L’Illustration. Au bas de la page à droite on peut voir la distribution de produits maison aux fameux tirailleurs. Très bientôt, le célèbre personnage apparaîtra sur les boîtes de Banania … jusqu’à ce que le symbole de la colonisation et du paternalisme en soit chassé dans les années 1970. (voir article Banania)

Un autre élément rattache encore Courbevoie aux tirailleurs sénégalais : un peintre, Charles Castellani, habitant la ville, a accompagné l’expédition Marchand, mais ceci est une autre histoire. (voir article Castellani sur notre site).
Comme on peut le constater, Courbevoie et les tirailleurs sont vraiment très liés.
Sources
- Gallica/ Retronews
- Wikipedia
- Des gardes suisses aux tirailleurs sénégalais – Lieutenant-colonel Denis Chevignard – ECPAD, 2008
