Pour inciter les jeunes Français à aller travailler en Allemagne, les autorités mettent en place des centres de formation et proposent des avantages financiers aux volontaires. Un Centre d’adaptation professionnelle ouvre ses portes dès 1941 au 185 rue Armand Silvestre dans les locaux de l’usine allemande Askania.
Contexte national
Les travailleurs volontaires envoyés en Allemagne entre 1940 et 1942 constituent la première vague de main d’œuvre française partie outre Rhin. Leur départ, encouragé par Vichy et par le Commandement militaire allemand en France, précède la Relève (été 1942) et le STO (février 1943). Ils représentent environ 250 000 personnes, souvent issues de milieux modestes, parfois étrangères, et rarement qualifiées. Leur expérience est marquée par la propagande, les difficultés du quotidien, et un retour fréquent avant la fin du contrat.

Dans les premiers mois de recrutement, une forte proportion de femmes se présentent aux bureaux de recrutement, ce sont souvent des épouses de prisonniers de guerre qui cherchent à sortir d’une situation financière précaire.

À partir de 1941, les Allemands préfèrent recruter des Français qualifiés (métallurgie, BTP).
En mars 1942, Gaston Bruneton crée le Service de la main-d’œuvre française en Allemagne, chargé de soutenir moralement et socialement les exilés, en lien avec le Front du travail allemand.

Les contrats durent six mois, mais 35 000 volontaires sont déjà revenus fin 1941, beaucoup ne prolongent pas leur séjour car les conditions de travail sont dures, la qualification souvent insuffisante, et l’intégration difficile.
L’Allemagne juge les résultats insuffisants. En mars 1942, Fritz Sauckel est nommé plénipotentiaire à la main d’œuvre et exige des quotas massifs. Le 6 juin 1942, un compromis est trouvé : 150 000 ouvriers volontaires contre 50 000 prisonniers de guerre libérés. C’est la Relève, qui reste un semi échec : fin 1942, seuls 240 000 ouvriers sont partis, dont 135 000 spécialistes.

En février 1943, l’échec du volontariat conduit à la mise en place du Service du travail obligatoire (STO), qui envoie environ 600 000 Français en Allemagne entre 1942 et 1945. Les volontaires deviennent alors la première phase d’un processus qui se durcit progressivement. De nombreux jeunes entrent dans la clandestinité et rejoignent la Résistance pour échapper au STO.

Les travailleurs volontaires à Courbevoie
Le besoin de qualification incite les autorités à créer des centres de formation.
Le maire de la ville, André Grisoni, président des maires de France et proche de Pierre Laval est sans doute l’artisan principal de l’installation du Centre d’adaptation professionnelle à Courbevoie. Celui-ci est destiné à former des métallurgistes qui iront ensuite travailler dans les usines allemandes.
Les journaux collaborationnistes dont L’Oeuvre du 16 septembre 1941 reprennent un texte visiblement diffusé par les services de Vichy et qui décrit les bienfaits de cet engagement:
« Nouvelles mesures en faveur des ouvrières et ouvriers français travaillant en Allemagne
Nous avons déjà publié de nombreuses informations sur les mesures prises en faveur des ouvriers français employés en Allemagne et de leurs familles. Nous avons déjà indiqué les salaires qu’ils recevaient, les allocations qui étaient versées à leurs familles résidant en France, les prestations d’assurances sociales, etc. On nous apprend que les autorités compétentes examinent de façon suivie les possibilités de rendre plus agréable encore le séjour des ouvrières et ouvriers français en Allemagne, et de leur rendre moins pénible la séparation momentanée de leur famille.
Au cours des derniers temps, de nouvelles mesures ont été prises dans ce sens. Les travailleurs français occupés en Allemagne ont maintenant l’autorisation de recevoir des quotidiens français. Les premières demandes ont déjà été reçues. D’autre part, paraît en Allemagne, à l’usage des ouvriers français, un hebdomadaire intitulé Le Pont, qui renseigne les Français sur les événements internationaux les plus importants et sur les mesures qui les intéressent. Les ouvrières et ouvriers français s’intéressent beaucoup à ce journal. Récemment, des livres ont été envoyés de Paris à un certain nombre d’entreprises allemandes qui occupent beaucoup d’ouvriers français, et soixante dix bibliothèques ont été constituées.
Depuis longtemps déjà, on a institué la liberté totale de correspondance et la possibilité d’envoyer périodiquement de gros colis en Allemagne. On vient maintenant d’accorder la possibilité d’envoyer, sans limite de nombre, des paquets de moins d’un kilo.
Pour les métallurgistes qui, avant de partir pour l’Allemagne, désirent compléter leur formation professionnelle, deux centres d’éducation et de rééducation professionnelle ont été créés : l’un aux usines Askania, à Courbevoie, l’autre aux Ateliers de Mécanique de la Seine, à Puteaux.
En Allemagne, il a été nommé, dans toutes les entreprises qui occupent un certain nombre d’ouvriers français, des hommes de confiance, qui ont pour tâche de représenter leurs compatriotes auprès de la direction et de les aider à la réalisation de leurs vœux.
Enfin, on s’efforce, de façon permanente, d’améliorer le système des envois de fonds. À la date du 31 août, 116 181 740 francs avaient été envoyés d’Allemagne en France.
Les ouvrières et ouvriers français travaillant en Allemagne, ainsi que ceux qui souhaitent aller y travailler, sont tout à fait satisfaits des mesures prises en leur faveur, ainsi que le démontre le nombre croissant des demandes d’emploi que reçoivent les offices de placement allemands. »

Le Petit Provençal du 1er juillet 1942 décrit en détail le site de Courbevoie:
« La main d’œuvre française en Allemagne
Une visite au Centre d’adaptation professionnelle de Courbevoie
Parmi les premiers ouvriers français ayant signé contrat pour aller travailler dans les usines allemandes, beaucoup n’avaient aucune spécialisation ou même n’avaient jamais travaillé dans la métallurgie. Il en résulta des contretemps que l’on décida d’éviter. Dans ce sens, deux écoles furent créées à Paris. Elles ont leur double but : permettre d’exercer un contrôle et former des ouvriers capables de fournir un travail sélectif.
L’une de ces écoles se trouve à Puteaux : Ateliers mécaniques de la Seine ; l’autre à Courbevoie : Centre d’adaptation professionnelle.
Ce dernier centre est installé 185, rue Armand Sylvestre.
Quand nous y arrivons, il est en pleine activité. Devant des tours, des ouvriers en apprentissage s’activent et s’affairent. Tandis qu’autour de nous chantent les mécaniques, le directeur de l’école nous donne les détails suivants sur la façon dont fonctionne le centre.
Y sont admis ceux qui, âgés de 18 à 45 ans, veulent apprendre un métier ou qui, ayant déjà travaillé, veulent se spécialiser.
La durée des cours est en moyenne de six semaines. Elle peut être réduite suivant les aptitudes et le degré de perfectionnement des élèves.
Le travail qui est effectué nécessite une durée de présence de quarante huit heures par semaine.
Les indemnités versées aux élèves ouvriers correspondent à un salaire variant entre 10 et 14 francs de l’heure.
Les ayants droit bénéficient d’allocations pour charges de famille.
À midi, un repas est servi à la cantine contre le paiement de 5 francs 70.
Le logement est assuré aux élèves, mariés ou célibataires, habitant loin des villes, dans des hôtels désignés par la direction et situés à proximité du centre.
Les cours commencent le lundi de chaque semaine. Ils ont lieu :
- du lundi au vendredi, de 8 h à 13 h 15 et de 14 h 30 à 18 h,
- le samedi, de 8 h à 12 h 15.
Chaque session manque de 120 à 130 ouvriers.
L’enseignement y est pratique et théorique.
Enseignement pratique
Il se pratique sur différents tours et suivant un programme ayant fait l’objet d’études approfondies :
montage sur plateaux, cylindrage, dressage, ponçage, fraisage, fraisage à l’outil, moletage, filetage intérieur et extérieur.
Enseignement théorique
Il concerne :
les quatre règles, le système métrique, les premiers éléments de géométrie, la lecture des plans, l’exécution de dessins dans une salle de cours moyennement équipée, la familiarisation avec les formules pratiques d’atelier et la technologie des métaux et de l’outillage.
Les inscriptions sont reçues au centre, 185, rue Armand Sylvestre.
Le cicérone qui conduisait la caravane des journalistes, ayant expliqué les avantages pratiques de cette méthode de formation professionnelle et parlant du déplacement qu’étaient appelés à effectuer les ouvriers dont le stage est terminé, ajoute — et c’est sur ces mots que se termina la visite :
« À ces avantages matériels s’ajoutent ceux que procurent un voyage et un séjour à l’étranger : élargissement de l’horizon intellectuel, étude de nouvelles méthodes, possibilité d’apprendre une langue étrangère en vivant dans le pays même, enrichissement dans tous les domaines par la vue de nouveaux paysages, la visite de foules et l’étude d’autres mœurs. » »
L’usine Askania
Askania Werke AG, dit Askania, était une entreprise allemande de mécanique de précision (horlogerie, instruments de navigation et d’astronomie) et d’optique. Elle a été fondée à Berlin en 1871. Pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, elle participe à la production d’armements (V1 en particulier). Après la défaite de 1945, les activités d’Askania ont été incorporées dans diverses entreprises d’Allemagne de l’Ouest.

Une antenne d’Askania s’est installée au 185 rue Armand Silvestre sans doute au début de l’Occupation. Les informations manquent quant à la chronologie de ses activités et au personnel employé. Néanmoins, il est attesté qu’elle hébergeait le Centre d’adaptation professionnelle de Courbevoie.
Les travailleurs volontaires après l’Occupation
Les commissions d’épuration mises en place à la Libération doivent statuer sur les cas de collaboration. Les travailleurs volontaire ont-ils de facto collaboré ?
Les situations sont extrêmement variées.
Extraits des rapports de la commission de Courbevoie:
René D. « a été volontaire pour le travail en Allemagne. Il le reconnaît, et s’il l’a fait c’était uniquement pour assurer les besoins matériels de son amie et de son enfant car il avait un très maigre salaire. »
« Lucien G. s’est porté volontaire en Allemagne pour tenter de faire évader son fils. Il a réussi à la 2ème tentative. »
« Gaston H. : arrêté pour collaboration. Accusé par ses collègues d’usine. En fait, avant son entrée à l’usine, il était parti comme volontaire travailler en Allemagne. A l’usine, il s’est fait passer pour lieutenant ancien prisonnier. Il a été nommé au bureau et responsable de l’Amicale des anciens prisonniers. Devant fournir des renseignements, son dossier était rempli de fausses déclarations et n’a pu fournir ses papiers d’ancien prisonnier. (…) Il nie avoir été collaborateur et admirateur des Allemands. »
« André L. : dénoncé par un certain nombre d’anciens combattants médaillés. Il est parti travailleur volontaire en Allemagne en 1942, rentre en 1944 et depuis la semaine de la libération, il arbore un brassard FFI, des galons de capitaine, une médaille militaire et une légion d’honneur. Pour eux, son séjour volontaire rend indécent le port de galons d’officier et des décorations et rend suspecte sa présence dans les FFI. Ils demandent une enquête ainsi que son inculpation comme présumé coupable de collaboration avec l’ennemi et usurpation de titres. »
Collaborateurs avérés et volontaires partis par nécessité porteront longtemps le stigmate de leur choix.
Sources:
- Archives départementales des Hauts-de-Seine
- Archives municipales
- Gallica/BNF
- RetroNews
