Louis Delâge, le célèbre constructeur automobile, était également un passionné de navigation de plaisance. Suivant l’exemple notamment de Peugeot, il a tenté de mettre en place un département maritime (1932-1934) afin de diversifier sa production et créer un débouché pour ses moteurs. (Article Gérard Krebs)

Les prémices
C’est en 1932 que Louis Delâge concrétise son idée. N’ayant alors dans ses effectifs aucun spécialiste de la construction navale, il s’adresse à plusieurs professionnels reconnus pour réaliser une vedette rapide qu’il compte présenter au Salon Nautique programmé le 16 novembre de la même année.
Les plans de la coque sont dessinés par Charles Picker, architecte naval célèbre pour ses racers de course. Puis cette coque est construite en double et triple bordé par les chantiers Jeannin à Royan. Quant à la propulsion, elle naît d’une collaboration avec des industriels voisins des usines Delage, également férus de nautisme : Marcel et Roland Echard. Leurs ateliers, situés sur l’Île de La Jatte à Neuilly, produisent notamment des moteurs pour canots, sous la célèbre marque « Lutétia » (1).

Ainsi, le hors-bord que Delage-Maritime expose au Salon Nautique est une coque de 6,50 m de longueur et 1,80 m de largeur, munie d’un propulseur relevable de type « Lutétia ». Ce canot est très bien accueilli par la critique. Le 26 novembre 1932, la revue Le Yacht , dans son commentaire du Salon Nautique, écrit :
« L’un des plus intéressants [runabouts et hors-bord] se trouve dans le stand Delage-Maritime nouveau venu au salon. C’est une coque classique de 6m50, à double bordé, de construction très soignée, avec quilles de bouchain. Le moteur, un 11-60, est à l’arrière et attaque l’hélice par l’intermédiaire d’une transmission d’angle traversant le tableau arrière. Cette transmission relevable réduit au minimum les conséquences d’un échouage, rend aisées les manœuvres à sec. Ces manœuvres sont encore facilitées par l’adjonction de chenilles latérales qui rendent inutiles le chariot de transport.»
Ce hors-bord affiche les ambitions de Louis Delâge en matière de construction navale, mais il n’est pas encore totalement au point. Des essais auront lieu en février 1933 avec le propulseur Echard puis en mai avec une transmission Johnson et un moteur Delage 6 cylindres. Sa commercialisation commencera probablement peu après.
De grandes ambitions
Finalement, et pour une autre raison, ce salon de 1932 est déterminant pour le (bref) développement de Delage-Maritime. Car c’est là que M. Delâge retrouve un architecte naval qu’il avait croisé aux chantiers Jouët de Sartrouville : Francis Chaptois. Ce dernier vient de quitter ces chantiers dans l’idée de se mettre à son propre compte. M. Delâge, qui cherche quelqu’un pour diriger son service, le presse de le rejoindre. L’affaire est conclue assez rapidement : F. Chaptois est nommé ingénieur chef de service de la section Delage-Maritime dès la mi-décembre.
Il a une double mission : dessiner et construire à l’usine de Courbevoie, 138 bd de Verdun, une gamme de petites unités et convertir les moteurs de voitures en groupes marins. L’objectif est de présenter ces réalisations au Salon Nautique de 1933. Avec la petite équipe qui est sous ses ordres, F. Chaptois travaille d’arrache-pied pour créer une gamme complète de quatre embarcations, de la plus modeste à la plus luxueuse, et deux moteurs puissants.
Des hors-bord « populaires »
Il dessine tout d’abord deux hors-bord semi-glisseurs : « Baby » et « Baby sport ».

Comme l’indique son dépliant publicitaire, le « Baby » est une embarcation de petite dimension. D’une construction très soignée, ce canot stable et léger s’adresse aux amateurs de tourisme nautique. Il peut accueillir trois passagers et peut être transporté sur le toit d’une voiture. De 3,80 m de long, construit en simple bordé, il est muni d’un propulseur maison dont la puissance maximale est de 4 CV (2). Après de premiers essais dès février, il est prêt à être produit en série au début de l’été 1933.


De dimensions plus importantes, le « Baby Sport» convient au grand tourisme. Rapide, il peut transporter confortablement quatre personnes. Ses plans sont achevés en juillet. D’une longueur de 4,25 m, il est en simple bordé avec fond en double bordé. Son moteur est un propulseur de 20 CV. Contrairement au « Baby » qui est une coque non aménagée, il possède deux rangées de siège et un tableau de bord avec un volant, dont le système de transmission a été développé par les frères Echard.

Des vedettes « haut de gamme »
Dès l’été 1933, F. Chaptois étudie deux vedettes, qui visent une clientèle fortunée. Spécialement conçues pour la mer, elles sont destinées à être « l’équivalent marin des Delage sur la route ».
La vedette « 24 normale » peut emmener quatre passagers. Elle mesure 5,50 m de long, ses côtés sont construits en simple bordé de chêne ou frêne et son fond est en double bordé d’acajou. Elle est équipée d’un moteur Delage-Maritime de 4 cylindres (puissance maximale 40 CV), permettant d’atteindre une vitesse 34 km/h.
Une version plus rapide et raffinée, avec une grande réserve de puissance, est dénommée vedette « 26 de luxe ». Elle est destinée en particulier aux sportifs épris de vitesse. Malgré des dimensions semblables à la précédente, elle peut accueillir six personnes en un seul cockpit. Pour lui donner davantage d’allure, ses côtés sont recouverts d’un double bordé d’acajou. Et elle reçoit un moteur 6 cylindres (60 CV), lui permettant de s’élancer jusqu’à 45 km/h.

Quant aux groupes marins à essence équipant ces vedettes, ils sont le fruit de la transformation des moteurs de voiture. Ils sont également proposés seuls à la vente pour être montés sur des embarcations de plaisance ou de service, des yachts ou des cruisers. Leurs qualités de robustesse, de légèreté, leur fiabilité ainsi que leur système de démarrage à froid sont vantés pour en faire de précieux auxiliaires des navigateurs.
Succès de Salon
Lors du Salon Nautique de 1933 – de son nom complet : « Exposition Internationale Maritime, Fluviale et Coloniale » – , qui se tient 23 septembre au 12 octobre, le stand Delage-Maritime présente cette gamme complète de deux canots de promenade, deux vedettes et deux groupes marins. Le « Baby » y est proposé au prix de 6.950 F, le « Baby Sport » à 12.500 F, la vedette « 24 normale » à 38.500 F et la « 26 de luxe » à 44.000 F (3). En réalité, seul le hors-bord « Baby » est disponible. Le « Baby sport » et les deux vedettes de 5,50 m peuvent être commandés mais leur mise au point n’est pas encore tout à fait terminée : des essais se dérouleront peu après le Salon (4).
Bien que récent exposant, Delage-Maritime fait sensation. Les vedettes et les moteurs sont largement détaillés dans la presse spécialisée (5). Et le jury du Salon lui décerne sa récompense suprême : une « plaquette dorée ». En tant que constructeurs, seule la Société Provençale de Constructions Navales reçoit également une « plaquette dorée ». Les grands chantiers : de Coninck, Despujols ou Jouët se contentent d’une « plaquette argentée ». C’est le couronnement des efforts accomplis pour réaliser en peu de temps une gamme cohérente de très beaux bateaux.
Malheureusement, cela reste un succès d’estime : la crise économique internationale frappe durement et les commandes ne sont pas au rendez-vous. C’est une grande déception pour M. Delâge. Les affaires des Automobiles Delage, n’étant pas par ailleurs florissantes, il décide dès la fin de l’année d’arrêter cette expérience maritime. Francis Chaptois quitte ses fonctions le 31 janvier 1934, le service est dissout. La vente des hors-bord « Baby », dont un stock a été constitué en vue du Salon, se poursuit péniblement l’année suivante. A la mi-1934, deux unités seulement ont trouvé preneur : une coque seule et un canot avec son propulseur…
Gérard Krebs
(1) cf. https://motocyclettesaustral.es.tl/Le-Moteur-Lutetia-et-son-constructeur-Marcel-Echard.htm
(2) Les propulseurs des deux hors-bords « Baby » et «Baby sport » sont présentés sous la marque Delage-Maritime. Il semble en réalité qu’il aient été conçus par les frères Echard.
(3) A titre de comparaison, les appointements de F. Chaptois chez Delage-Maritime sont de 3.000 Francs par mois.
(4) Essais de la vedette « N°26 de luxe » le 8 septembre puis les 16 et 17 octobre 1933 ; essais du « Baby sport » le 23 octobre, à Sartrouville, avec un propulseur Echard de 15 CV.
(5) Notamment Le Yacht du 30 septembre 1933
Sources : archives privées de F. Chaptois ; site gallica.bnf.fr
