Les rues des coloniaux

Mela Muter - Les Soudanais, circa 1919

En dehors du boulevard de la Mission Marchand, d’autres rues de Courbevoie portent des noms de personnalités de l’époque coloniale, dont certains sont aujourd’hui oubliés. Voici les portraits de 7 d’entre eux : Commandant Lamy, Ferdinand de Béhagle, Joseph Gallieni, Louis Hubert Lyautey, Alfred Chanzy, Dr Albert Schweitzer, Sergent Bobillot. 

Nichées entre les rues de la Sablière et de Madiraa, il existe 2 voies parallèles : la rue du Commandant Lamy et la rue de Béhagle. Ces 2 hommes connaitront un sort tragique dans la même région face au même adversaire.

1. Commandant Lamy

François, Joseph, Amédée Lamy (1858-1900) se découvre à 10 ans une vocation: il veut entrer dans les troupes coloniales quand il sera grand.

Effectivement, Il commence sa carrière en 1880 en partant comme sous-lieutenant au 1er régiment de tirailleurs algériens.

Il découvre l’Afrique saharienne, participe à la colonisation française en Tunisie puis part au Tonkin en 1884.

Il est fait chevalier de la Légion d’honneur en mai 1885. Il participe à la mission Le Chatelier en 1893, chargée de l’étude d’un projet de voie ferroviaire entre la côte et Brazzaville, ainsi que d’études botaniques, géologiques et géographiques.

En 1898, Il dirige la mission Foureau-Lamy  qui doit rallier Alger et le lac Tchad. Il part à la tête de 700 hommes et arrive à Koussseri dans le nord-est du Cameroun à la frontière tchadienne et nigériane (ces pays n’existent pas en tant que tels à l’époque).

Une armée dirigée par le sultan Rabah al-Zubeir les attend.

Rabah est un seigneur de la guerre esclavagiste d’origine soudanaise qui, après de multiples aventures, s’est taillé un royaume autour du lac Tchad, le Kanem-Bornou, et résiste par tous les moyens à l’expansion des puissances coloniales qui menace ses territoires.

Lors de la bataille de Kousseri, les troupes françaises et leurs alliés africains sont victorieux mais Lamy et Rabah ont tous les deux été tués.

Le commandant Lamy est célébré comme un héros en France et la future capitale du Tchad portera son nom: Fort-Lamy jusqu’en 1973, date à laquelle elle deviendra N’Djamena.

La mort du commandant Lamy – Le Petit Journal – Supplément illustré, 29 avril 1900 -(Retronews)

2. de Béhagle

Ferdinand de Béhagle commence sa carrière comme marin au long cours avant d’être nommé administrateur en Algérie française de  à .

Il se porte volontaire en 1892 pour explorer les fleuves Congo et Oubangui en Afrique centrale et écrit des rapports scientifiques sur la région.

Béhagle est plus un explorateur et un scientifique qu’un guerrier.

En 1897, il entre en contact avec  avec le sultan Rabah pour tenter d’en faire un allié contre les Anglais.

Après de nouvelles campagnes d’exploration, ses démarches auprès d’un rival de Rabah indisposent fortement celui-ci.

De retour auprès de Rabah en , le sultan le fait emprisonner puis décide de le faire pendre en  à Dikoa, sa capitale.

Son corps est retrouvé en 1901 et enterré à Fort-Lamy (N’Djamena).

Tête de Rabah, trophée d’un tirailleur de la Mission d’Afrique Centrale, au soir du 22 avril 1900. Dessin de Jules Lavée, 1901, d’après photo
Le colonel de Béhagle amené au sultan Rabah – Le Petit Journal – Supplément illustré, ?-(Retronews)

3. Faidherbe

Faidherbe – Gallica/ BNF

Louis Faidherbe (1818-1889) est un des militaires coloniaux les plus emblématiques et les plus controversés. Il prend une part active à la conquête de l’Algérie et du Sénégal en recourant aussi bien à des massacres qu’à une assimilation douce par l’école et le développement économique. Il s’intéresse aux langues locales, aux coutumes et rédige plusieurs travaux d’ethnographie et de géographie sur l’Afrique occidentale, et parle plusieurs langues africaines. Faidherbe a également eu un fils avec une jeune Sénégalaise. Après son retour en France, il combat pendant la guerre de 1870-1871 et devient député de la République. Faidherbe représente toutes ls paradoxes liés au colonialisme français.

4. Gallieni

Gallieni en 1880 – Gallica/BNF

Joseph Gallieni (1849-1916) est sans doute plus connu pour son rôle en tant que gouverneur militaire de Paris lors de la Bataille de la Marne et de la réquisition des célèbres taxis, mais sa carrière coloniale constitue l’essentiel de sa vie de soldat.
Lui aussi est lié aux tirailleurs sénégalais puisque qu’il rejoint ce corps à 27 ans. La suite est typique des militaires coloniaux mêlant répression sanglante et mission de bâtisseur (écoles ou de voies ferrées). Il est successivement en mission au « Soudan français », au Tonkin (Vietnam actuel) et surtout à Madagascar dont il est le gouverneur général de 1896 à 1905 et où il recourt souvent la force brutale pour imposer la présence française. En contrepartie, il administre le pays selon un découpage ethnique qui permet d’émanciper des populations locales asservies.
Enfin, Gallieni est aussi un collectionneur d’art africain, il est féru d’histoire et de philosophie et parle cinq langues.

5. Chanzy

Alfred Chanzy est surtout connu pour son rôle pendant la guerre de 1870-1871, mais il a joué un rôle important dans l’empire colonial français.

Après quelques années passées dans la Marine, puis à Saint-Cyr, Il rejoint en 1843 les zouaves commandés par le général Cavaignac à Blida en Algérie.

Il passe ensuite à la Légion étrangère, puis participe à la campagne d’Italie en 1859 avant d’accomplir une mission en Syrie où il est commandant du QG chargé des affaires politiques, grâce à sa connaissance de l’arabe.

De retour en Algérie, il combat sur la frontière marocaine. Il est gouverneur de l’Algérie au moment où la guerre de 1870 éclate.

6. Louis Hubert Lyautey

Hubert Lyautey (1854-1934) est une des personnalités les plus célèbres de l’époque coloniale. De nombreuses villes ont donné son nom à leurs rues. Lyautey a servi pour une bonne partie de sa carrière au Maroc où il est devenu le premier résident général du pays. Sa réputation n’a jusqu’à présent pas été entachée de controverses majeures. Contrairement à d’autres officiers des troupes coloniales, on retient surtout de lui le qualificatif de « pacificateur ». D’après ses biographes, c’était un homme de dialogue, désireux de s’allier aux élites du pays, de construire écoles, routes, jardins ou monuments et de s’imprégner des cultures locales.

7. Docteur Schweitzer

Dans le prolongement de la rue Louis Hubert Lyautey se trouve une rue baptisée du nom de cette autre « célébrité » de l’époque coloniale.

Albert Schweitzer (est un médecin, pasteur, philosophe et musicien.

En 1913, il fonde un hôpital dans la forêt équatoriale. Ses travaux le rendent célèbre dans le monde entier. En 1952, il reçoit le prix Nobel de la paix. On voit parfois en lui un précurseur de l’action humanitaire, du désarmement nucléaire, de l’écologie et de la cause des animaux

Alors que l’Afrique est largement présente à Courbevoie, il n’existe qu’une seule rue qui fait référence à l’aventure coloniale française en Asie:

8. Sergent Bobillot

Jules Bobillot naît à Paris en 1860, il fait d’abord un peu de journalisme puis s’engage à 20 ans dans un régiment du génie.

En 1885, le sergent Bobillot fait partie du corps expéditionnaire du Tonkin (Vietnam actuel). Sa garnison est attaquée par l’armée chinoise et les hommes du génie s’activent sur des ouvrages de défense souterrains.

Toute la presse nationale relate la suite des événements:

Le brave est mort le 18 mars 1885 à l’hôpital de Hanoï des suites de sa blessure, sans avoir reçu la récompense qu’il avait si glorieusement méritée. Ce sergent avait été blessé grièvement à Tuyen-Quan, le 8 février, dans des circonstances particulièrement dramatiques : sous sa conduite, onze hommes exécutaient un ouvrage souterrain destiné à combattre l’efficacité des travaux déjà très avancés de l’armée chinoise; le sapeur Couzi, ainsi que le sergent qui le suivait, travaillaient depuis quelques heures déjà dans un rameau de contre-mine quand, soudain, ils se trouvèrent nez à nez avec l’ennemi : d’un coup de pioche, le sapeur fendit la tête du premier Chinois qui se trouvait à sa portée; la riposte ne se fit pas attendre : huit coups de revolver furent tirés à bout portant sur nos deux soldats, une balle atteignit le sergent à l’épaule droite et sortit par l’épaule gauche en lui brisant deux vertèbres, tandis que le sapeur Couzi sortait sain et sauf de la mine.

Le sergent Bobillot fut transporté à l’ambulance. Sa blessure était très grave; néanmoins, on ne désespérait pas de le sauver et, en effet, quelques jours après, un mieux sensible s’était produit, le 3 mars, lorsque la brigade Giovanelli vint délivrer Tuyen-Quan, sa guérison parut certaine; il put même supporter le transport, à dos de mulet, de Tuyen-Quan à Hanoï et le 16 mars Bobillot envoyait encore une dépêche à sa famille lui assurant sa guérison probable et son retour prochain. Le lendemain, sa blessure s’étant rouverte, il fut pris d’une fièvre violente : tous les soins furent inutiles et le 18 mars il mourut après avoir fait, par son courage, jusqu’au dernier moment, l’admiration de ses chefs et de ses camarades.

Le Journal illustré, 8 juillet 1888 (Inauguration de la statue à Paris)

L’empire colonial français a besoin de héros et le sacrifice du jeune Bobillot est placé au niveau des mythes nationaux comme pour Joseph Bara et Joseph Viala, « martyrs » de la Révolution française.

Courbevoie comme de nombreuses autres communes donne son nom à une rue pour honorer sa mémoire.

Le Journal illustré, 8 juillet 1888 – Gallica/BNF – Retronews

Sources : Retronews/ Gallica/BNF et Wikipedia

Légende photo à la Une : Mela Muter – Les Soudanais, circa 1919