L’article ci-dessous est tiré de Paris-soir, quotidien sous le contrôle des collaborationnistes durant l’Occupation. Le récit du tournage d’un faux documentaire destiné à exalter la colonisation et la gloire de l’Empire français. Nous le publions ici intégralement pour servir de document illustrant le niveau extrême de racisme et d’absurdité atteint dans ce film de propagande.
SUR LES BORDS DE LA SEINE — Danses et chants se succèdent sans cesse pour fêter la fin de la malaria qui ravagea la tribu nègre.
Autour du trou de lumière — une source, un groupe d’arbres fruitiers, quelques cases — la forêt, sombre comme la nuit ; une végétation luxuriante ; des milliers d’yeux qui s’allument comme de petites ampoules et s’éteignent aussitôt ; une ombre féline qui rôde, sournoise et mystérieuse, visible une seconde dans un rai de lune qui troue avec peine la coupole infinie de la forêt tropicale.
Le village noir, perdu je ne sais où dans la brousse africaine, connaît ce soir une ambiance inaccoutumée. Aux lueurs éblouissantes d’un grand feu de lianes dont les flammes immenses lèchent les longues idoles étrangement calmes, aux accents barbares du tam-tam, une poignée d’hommes dansent une ronde qui semble rythmée par le souffle du Diable. Le torse nu et maculé d’invraisemblables tatouages, la face bouleversée, les prunelles exorbitées, les danseurs se désarticulent comme des marionnettes. Autour du ballet infernal, les femmes battent sauvagement des mains, chantent des mélodies étranges et sourdes ou hurlent à tue-tête, accompagnant de leur mieux les efforts brutaux et les mouvements saccadés des hommes qu’elles s’efforcent de ressentir au plus profond d’elles-mêmes.
Unanime, le village remercie les idoles : la malaria n’est plus ce soir qu’un mauvais souvenir. La terrible fièvre a fui loin de la paisible tribu.
Soudain, le tam-tam s’est tu et la danse a cessé sur un ordre impératif qui surgit de la brousse : « Coupez ! ». Pas un bruit. Seul le crépitement du feu, monocorde comme un chant de guitare, emplit la clairière où les danseurs, la poitrine en feu, font de larges mouvements respiratoires pour recouvrer leur souffle normal, tandis que les négresses jettent hâtivement un épais manteau de fourrure sur leur poitrine nue.
Où sommes-nous ? À quel étrange carnaval assistons-nous ? Nous sommes tout simplement à Paris, à Courbevoie plus exactement, sur les bords de la Seine où, pour les besoins d’un film inspiré par la malaria, une firme parisienne a fait construire un village nègre en studio. Naturellement, on a fait appel à de nombreux spécialistes des questions coloniales pour mener à bien cette reconstitution, qui trouve son côté burlesque dans le recrutement des nègres.

Le directeur de la production, qui le réalisa, explique comment il s’y prit : « Je me suis tout simplement adressé à l’Office national du chômage. Comme le nègre, il faut l’avouer — je ne veux pas, là, m’attirer les foudres de cette race que j’aime et que je respecte — est plutôt enclin à prendre la vie par le bon bout, c’est-à-dire musarder toute la sainte journée et toucher son chômage, comme de bien entendu, on me livra, en peu de temps, une cargaison de nègres, négresses et négrillons. »
— Mais où la tâche se compliqua, ajouta Jean Bourguer, le metteur en scène, ce fut le réglage des danses. Tous ces noirs, dont la plupart, nés à Paris, n’ont pas quitté leurs quartiers de Belleville ou de Ménilmontant, se sentaient bien des ailes pour danser le tango, la valse ou le swing, mais par contre ignoraient totalement les rythmes sacrés de leurs aïeux.
Un homme athlétique, visage bronzé et grosses lunettes d’écaille noire, s’approche de nous. C’est un ancien fonctionnaire colonial qui, au cours de ses longues randonnées à travers l’A.E.F., a souvent partagé la vie des indigènes.
— Le souci de la vérité a été poussé à l’extrême, nous dit-il. Regardez donc ces négresses avec des morceaux de quartz qui leur traversent la lèvre inférieure, des morceaux de bois qui passent à travers les cloisons nasales, ou les lourdes pendeloques qui étirent le lobe des oreilles, et, dans leurs cheveux, des boules d’ambre, des bijoux de toute sorte et des pièces de monnaie. Elles en ont poussé des cris sauvages, ces infortunées négresses parisiennes, lorsqu’il a fallu fixer tous ces bibelots sur leur visage, car, en matière de coquetterie, le rouge à lèvres et la pince à épiler leur sont, certes, plus familiers.
Quant aux nègres, ce fut une autre histoire. Il fallait enduire leurs cheveux pour que les nattes pendent, droites et rigides, avec du sable noir et du beurre ; ce qui, vous le pensez bien, ne fut pas réalisé, faute de beurre naturellement. C’est vrai qu’en s’adressant au marché noir…
— Comment avez-vous fait les tatouages ? — Avec de la gouache. Là également, l’opération ne se fit pas toute seule. Lorsqu’on leur annonça qu’ils allaient être tatoués, la plupart se sont enfuis pour se cacher dans les coins les plus secrets du studio.
Jean LAMBERTIE
Paris-soir, 11 déc. 1942
