1943: l’incroyable tournage de « Malaria »

Malaria

Réalisation: Jean Gourguet
Scénaristes: Jean Gourguet, Georges Vally, Emile Roussel
Avec: Mireille Balin, Sessue Hayakawa, Jacques Dumesnil

Dans l’empire colonial français, un triangle amoureux se crée entre deux hommes et une femme. Elle commence à avoir une liaison avec un des deux hommes qui lui promet de la ramener en Europe, loin de cette colonie tropicale où elle se sent comme en prison. Mais un serviteur indigène les entend et disparaît mystérieusement, ce qui conduit à soupçonner des meurtres.

Les deux articles ci-dessous sont tirés de Paris-soir et du Cri du Peuple, quotidiens sous le contrôle des collaborationnistes durant l’Occupation. ils font le récit du tournage d’un film destiné à exalter la colonisation et la gloire de l’Empire français. Nous les publions ici intégralement pour servir de document illustrant le niveau extrême de racisme et d’absurdité atteint dans ce film.

SUR LES BORDS DE LA SEINE — Danses et chants se succèdent sans cesse pour fêter la fin de la malaria qui ravagea la tribu nègre. 

Autour du trou de lumière — une source, un groupe d’arbres fruitiers, quelques cases — la forêt, sombre comme la nuit ; une végétation luxuriante ; des milliers d’yeux qui s’allument comme de petites ampoules et s’éteignent aussitôt ; une ombre féline qui rôde, sournoise et mystérieuse, visible une seconde dans un rai de lune qui troue avec peine la coupole infinie de la forêt tropicale.

Le village noir, perdu je ne sais où dans la brousse africaine, connaît ce soir une ambiance inaccoutumée. Aux lueurs éblouissantes d’un grand feu de lianes dont les flammes immenses lèchent les longues idoles étrangement calmes, aux accents barbares du tam-tam, une poignée d’hommes dansent une ronde qui semble rythmée par le souffle du Diable. Le torse nu et maculé d’invraisemblables tatouages, la face bouleversée, les prunelles exorbitées, les danseurs se désarticulent comme des marionnettes. Autour du ballet infernal, les femmes battent sauvagement des mains, chantent des mélodies étranges et sourdes ou hurlent à tue-tête, accompagnant de leur mieux les efforts brutaux et les mouvements saccadés des hommes qu’elles s’efforcent de ressentir au plus profond d’elles-mêmes.

image du film

Unanime, le village remercie les idoles : la malaria n’est plus ce soir qu’un mauvais souvenir. La terrible fièvre a fui loin de la paisible tribu.

Soudain, le tam-tam s’est tu et la danse a cessé sur un ordre impératif qui surgit de la brousse : « Coupez ! ». Pas un bruit. Seul le crépitement du feu, monocorde comme un chant de guitare, emplit la clairière où les danseurs, la poitrine en feu, font de larges mouvements respiratoires pour recouvrer leur souffle normal, tandis que les négresses jettent hâtivement un épais manteau de fourrure sur leur poitrine nue.

Où sommes-nous ? À quel étrange carnaval assistons-nous ? Nous sommes tout simplement à Paris, à Courbevoie plus exactement, sur les bords de la Seine où, pour les besoins d’un film inspiré par la malaria, une firme parisienne a fait construire un village nègre en studio. Naturellement, on a fait appel à de nombreux spécialistes des questions coloniales pour mener à bien cette reconstitution, qui trouve son côté burlesque dans le recrutement des nègres.

Le directeur de la production, qui le réalisa, explique comment il s’y prit : « Je me suis tout simplement adressé à l’Office national du chômage. Comme le nègre, il faut l’avouer — je ne veux pas, là, m’attirer les foudres de cette race que j’aime et que je respecte — est plutôt enclin à prendre la vie par le bon bout, c’est-à-dire musarder toute la sainte journée et toucher son chômage, comme de bien entendu, on me livra, en peu de temps, une cargaison de nègres, négresses et négrillons. »

— Mais où la tâche se compliqua, ajouta Jean Bourguer, le metteur en scène, ce fut le réglage des danses. Tous ces noirs, dont la plupart, nés à Paris, n’ont pas quitté leurs quartiers de Belleville ou de Ménilmontant, se sentaient bien des ailes pour danser le tango, la valse ou le swing, mais par contre ignoraient totalement les rythmes sacrés de leurs aïeux.

Un homme athlétique, visage bronzé et grosses lunettes d’écaille noire, s’approche de nous. C’est un ancien fonctionnaire colonial qui, au cours de ses longues randonnées à travers l’A.E.F., a souvent partagé la vie des indigènes.

— Le souci de la vérité a été poussé à l’extrême, nous dit-il. Regardez donc ces négresses avec des morceaux de quartz qui leur traversent la lèvre inférieure, des morceaux de bois qui passent à travers les cloisons nasales, ou les lourdes pendeloques qui étirent le lobe des oreilles, et, dans leurs cheveux, des boules d’ambre, des bijoux de toute sorte et des pièces de monnaie. Elles en ont poussé des cris sauvages, ces infortunées négresses parisiennes, lorsqu’il a fallu fixer tous ces bibelots sur leur visage, car, en matière de coquetterie, le rouge à lèvres et la pince à épiler leur sont, certes, plus familiers.

Quant aux nègres, ce fut une autre histoire. Il fallait enduire leurs cheveux pour que les nattes pendent, droites et rigides, avec du sable noir et du beurre ; ce qui, vous le pensez bien, ne fut pas réalisé, faute de beurre naturellement. C’est vrai qu’en s’adressant au marché noir…

— Comment avez-vous fait les tatouages ? — Avec de la gouache. Là également, l’opération ne se fit pas toute seule. Lorsqu’on leur annonça qu’ils allaient être tatoués, la plupart se sont enfuis pour se cacher dans les coins les plus secrets du studio.

Jean LAMBERTIE – Paris-soir, 11 déc. 1942

 

Un village nègre est né près des rives de la Seine…

DANS quel village nègre imaginaire suis-je tombé ? Je vais de case en case, sous le ciel chaud des projecteurs, foulant le sable brûlant. croisant des indigènes vêtus de pagnes multicolores et, derrière moi, c’est la forêt vierge… Une rumeur Indescriptible blesse mes oreilles. Aveuglement, je suis les nègres qui «orient de leurs cases et courent vers un lieu de rassemblement mystérieux. Comme moi, d’autres Européens s’affairent. Je prends le bras de l’un d’eux au passage et je questionne : — Que se passe-t-il ? Ce colonial en sueur qui ressemble à s’y méprendre à Jacques Dumesnil, me répond : — Il y a fête au village, c’est la fin de la malaria…la fin de la malaria. Me voici en effet au milieu d’un groupe qui s’agite. Femmes, hommes, enfants font cercle autour d’un noir qui semble possédé par le diable. Il danse, tandis que ses admirateurs, en des déhanchements comiques, lui donnent la réplique et que des instruments primitifs les accompagnent.

Tout à l’heure, au restaurant du studio, je vais retrouver mes nègres et mes négresses, vêtus comme vous et moi. dégustant avec satisfaction des mets parisiens. Car il s’agit, vous l’avez deviné, d’un film Malaria, que l’on tourne actuellement aux studios Photosonor de Courbevoie pour le compte de l’U.F.P.C

— Il n’était pas aisé, me confie M. Tissier, directeur de cette firme de tourner exclusivement en studio un film de ce genre. Néanmoins, grâce à la collaboration efficace de tous, nous avons pu aplanir les difficultés et « Malaria » fera, je crois, une excellente production.

Les collaborateurs de M. Paul tissier sont : Séverac, Paoliti, Gourguet, le metteur en scène, qui ont apporté leurs connaissances des colonies afin de réaliser scrupuleusement ce film d’atmosphère, Jacques Le Lorrain qui seconde admirablement M. Tissier, sans oublier les excellents interprètes Jacques Dumesnil, Wittold, l’admirable Sessue Hayakawa qui joue un rôle muet et Mireille Balin qui apporte tout sa grâce et sa beauté.

— C’est égal fis-je en admirant la séduisante silhouette d’une Martiniquaise élégante, distinguée qui tout à l’heure,presque nue, invoquait les dieux tout-puissants, il n’a pas dû être facile de trouver autant de nègres à Paris. Depuis le bal d la rue Blomet, je n’en avais vu autant. Quelle mise en scène.

En attendant, on travaille nuit et jour aux studios de Courbevoie et le soir, la défense passive n’a pas à sévir… on n’y voit que du noir.

Le Cri du peuple de Paris, 19 déc. 1942

En complément la critique parue dans le journal collaborationniste Je suis partout de François Vinneuil alias Lucien Rebatet.

Image du film

 

Sources: