Odry (1779-1853) a été le plus grand acteur comique de son temps. Il a régné sur le théâtre populaire parisien pendant toute la première moitié du XIXe siècle et le souvenir de ses postures et de ses bons mots s’est perpétué pendant des décennies après sa mort.
Tâchez d’imaginer une sorte de Coluche immensément populaire de Napoléon 1er à la Guerre de 14-18.
Je me voyais déjà…
Fils d’un cordonnier, Charles Odry naît à Versailles le 17 mai 1779.
Très jeune attiré par la scène, Il trouve ses premiers emplois au théâtre des Jeunes Artistes puis commence véritablement sa carrière en 1803 au théâtre de la Gaîté, puis travaille de 1804 à 1807 au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Odry entre ensuite au théâtre des Variétés où il enchaîne les petits rôles, il s’exerce parfois à des scènes de ventriloquie et ne gagne souvent qu’un modeste cachet de choriste.
Son premier grand succès se produit en 1811 de façon inattendue :
Odry nous racontait comment il resta longtemps choriste au Théâtre des Variétés, souffrant, jeûnant, et se privant de tout, pour venir en aide à sa pauvre mère, dont il était l’unique soutien. Il désespérait de sortir des chœurs et d’arriver, non à l’aisance, il n’osait pas la rêver, mais à avoir le nécessaire pour sa mère, lorsque deux hommes qui firent la fortune du théâtre des Variétés, et ne purent faire la leur, MM. Merle et Brazier, apportèrent un vaudeville intitulé : Quinze ans d’absence. Dans cette pièce, il y avait un fermier bonhomme mené par sa femme, qui était une madame j’ordonne; chaque fois que le mari voulait ouvrir la bouche, sa moitié l’interrompait par un : Tais-toi! qui le faisait rentrer dans son mutisme habituel. La répétition continuelle de cette lutte faisait tout le mérite de la situation. Ce rôle était original, ou plutôt ce n’était pas un rôle, c’était un type, ce qui valait mieux.
Cependant les auteurs n’osaient pas distribuer ce personnage à un acteur connu, il n y avait pas de tartines à débiter, et on commençait à juger les rôles sur leurs poids. Peut-être même, MM. Merle et Brazier avaient-ils rencontré une résistance qu’ils ne purent vaincre, c’est ce que notre mémoire ne nous rappelle pas positivement. Quoiqu’il en soit, ils avisèrent un soir Odry, qui faisait sa partie dans ces éternels chœurs, qui consistent a meubler la scène, bien plus qu à lui donner du mouvement. Sa tournure grotesque les séduisit, et ils lui destinèrent ce rôle délaissé. Grande fut la joie d’Odry. Pour lui c’était un avenir, et quand les auteurs tremblaient, Odry ne tremblait pas.
Merle et Brazier ne se doutaient pas de la trouvaille qu’ils avaient faite, du trésor sur lequel ils avaient mis la main. Ils croyaient ce rôle nul ; il devint le premier de la pièce. Dans les souvenirs des vieux habitués, il ne reste même que celui-là. Le succès d’Odry fut prodigieux. Dans celte salle où l’un riait toujours à gorge déployée, on n’avait jamais autant ri, ni ri si longtemps. La fortune cessait d’être contraire à Odry. Elle le tirait du rang de choriste pour en faire un acteur. Il fut immédiatement engagé, et il ajoutait avec une bonhomie louchant : «Quand j’eus signé, j’étais bien fier, bien heureux, non pas de voir mon sort i Danger et l’avenir s’ouvrir devant moi, mais de pouvoir dire à ma mère en rentrant : N aie plus d inquiétude, dors en paix, désormais tu ne manqueras de rien».
Ce sont de semblables traits qu’on aime à citer.
Messager des théâtres et des arts, 1 mai 1853
Tout en haut de l’affiche
A partir de ce moment, Odry devient une vedette et enchaîne les triomphes au théâtre des Variétés dont il devient le roi. Il y jouera constamment jusqu’en 1841. Son rôle le plus populaire est celui de « Bilboquet » dans les Saltimbanques.
Les principales pièces où l’on peut dire qu’il est inimitable sont le Valet ventriloque, l’Homme automate et les Intrigues de la Rapée.
Biographie des Contemporains – 1826
Dans les Intrigues de la Râpée, jouées le 11 août 1813, son succès fut tel, qu’on retrouve ce vaudeville sur les affiches des Variétés pendant cinq années consécutives. (…)

Le Soldat laboureur, les Cuisinières, et une foule d’autres lui ont assuré une réputation proverbiale et européenne.
Il créa plus de 250 rôles. Guillaume Le Flaneur dans La Petite Biographie dramatique en 1821 écrit : « En voyant Odry, le propriétaire reconnaît son fermier, le cultivateur croit entendre raisonner tantôt son garçon de labour, tantôt le maire de son village .
L ‘année 1817 – Edmond Biré – 1895

Odry va créer ainsi plus de 280 rôles avec un succès jamais démenti.
Le public connaît par cœur ses réparties sur scène tout comme les traits d’esprit et les calembours qu’il improvise au gré de son humeur. La presse s’en fait régulièrement l’écho.
En 1825, on publie même une anthologie de ses « bons mots, saillies, rébus, charges et coq-à-l’âne », baptisée en toute simplicité Odryana (… ou la Boîte au gros sel), qui devient une référence à la fois littéraire et populaire.

Les bons mots
Autant prévenir les lecteur, l’humour a beaucoup changé en près de deux siècles et les citations doivent être considérées avec un certain recul.
Il écrit de nombreux textes qui participent à sa renommée : poèmes, odes et chansons dont la plus célèbre est celle des Gendarmes :
CHANT PREMIER.
Air de Jadis et Aujourdhui.
Y avait un’ fois cinq, six gendarmes,
Qu’avaient des bons rhum’s de cerveau,
il s’en va chez des épiciers
Pour avoir de la bonn’ réglisse;
L’épicier donn’ des morceaux d’ bois
Qu’étaient pas sucrèses du tout,
Puis il leur dit : Sucez-moi ça,
Vous m’en direz des bonn’s nouvelles.
CHANT SECOND
Les bons gendarmes suce et resucent
Les morceaux d’bois qu’est pas sucré;
il s’en va chez les épiciers :
Epicier, tu nous as trompés.
L’épicier prend les morceaux d’bois,
il les fourr’ dans la castonnade;
Les bons gendarm’ n’a plus eu d’rhumes,
ils ont vécu en bonne intelligence.
La popularité d’Odry dépasse les frontières, ses qualités humaines sont louées:
Sa réputation est devenue tellement européenne que pas un mot n’échappe de sa bouche qu’il ne soit promptement recueilli.
C’est au poids de l’or que les libraires achètent ses moindres bribes, que la renommée porte ensuite dans toutes les capitales.. Et cependant la fortune n’a point ébloui M. Odry jusqu’à présent; il n’a fait aucune démarche pour obtenir ces titres pompeux, si recherchés de nos jours. Celle modestie si délicate, ce désir de paraître peu quand on est beaucoup, voilà bien le véritable cachet du talent, ou, comme il le dirait lui-même, le véritable talent du cachet.
Journal des dames et des modes – 20 septembre 1825
Quelques bons mots qui ont fait la réputation d’Odry:
- Un jeune figurant des Variétés épris d’une figurante nommée Charlotte et, par corruption, Lotte, avait un rival que Lotte lui préférait. Un jour, en venant à la répétition, il le rencontre, le rosse d’importance, et, tout fier de son triomphe, arrive sur le théâtre en criant : « J’ai vaincu, j’ai vaincu!» « Te voilà bien avancé, lui dit Odry , si tu n’as pas vingt culottes » (vaincu Lotte). »
- Odry traversait la halle dans la saison des petits pois, au moment où les forts, précédés de la musique de la loterie apportaient à une fruitière-orangère un bouquet pour sa fête et une couronne de roses qu’ils lui mirent galamment sur la tête, sans lui permettre de quitter la chaise où elle vaquait aux petites opérations de son commerce. « Ah b’en ! s’écria-t-elle, d’quoi qu’jai l’air, moi, au milieu de mes sachées de pois et de mes corbeilles à moitié remplies, et parée de c’te belle couronne? » « De la reine d’Ecosse, (des cosses) dit Odry à l’ami qui l’accompagnait. »
- Un jeune homme se plaignait de l’infidélité de sa maîtresse. « Pouvais-je m’y attendre, après qu’elle m’a cent fois promis de m’aimer toujours. «Eh! c’est précisément, dit Odry, parce quelle l’a promis sans foi qu’elle ne tient pas parole. »
- Une actrice des Variétés avait pour amant un architecte :
« Je ne la blâme pas, dit Odry; sans lui que ferait-elle des pierres que tout le monde jette dans son jardin ? »
- Odry raillait un jour un de ses camarades sur quelques défauts dans son jeu : « Assez, dit ce dernier ! ou je prendrai la mouche. — Pas possible, répondit-il, vous prendriez plutôt
un mauvais thon (ton). » - Odry se promenant, en répétant un rôle, sur le bord d’une rivière, passait devant une espèce de masure devant laquelle un grand nombre de personnes se trouvaient rassemblées. S’étant alors informé du motif de cette affluence , un homme lui dit : « C’est un pauvre pêcheur qui vient de mettre fin à ses jours en se pendant, je l’avais déjà décroché une fois, mais celle-ci, il est trop tard. Quelle diable d’idée avait-il donc? — Quelle diable d’idée! reprit Odry, il avait sans doute lu l’évangile ; il savait qu’il y a de grandes joies au ciel pour un pêcheur qui se repend ( un pécheur qui se repent ).
- A une représentation dramatique au bénéfice d’Odry, le public .
pour témoigner toute sa satisfaction à cet acteur si connu pour ses calembours, faisait retentir la salle d’applaudissements. Odry, fort ému, s’avance vers les spectateurs, et leur dit: « Oh ! Messieurs, que je vous remercie d’être des gâteaux de riz. » ( Gâtes Odry ).
Le Pandore – 30 août 1825

Odry à Courbevoie
Odry prend sa retraite en 1840 et se retire dans sa maison de Courbevoie au 3 rue de l’Hôtel-de-Ville.
C’est là qu’il meurt à soixante-quatorze ans des suites d’une hémorrhagie cérébrale. La presse lui rend un hommage unanime:
Odry était une célébrité dramatique, une de ces natures rares, qui doivent tout à leurs défauts. Sa tête penchée sur l’épaule, son air simple et niais, son organe traînard, la bêtise peinte sur sa figure, tout cela vous déridait dès qu’il entrait en scène, son jeu franc et naturel achevait son succès. Sous cette enveloppe grossière, il cachait un esprit d’observation qui l’aida puissamment dans sa carrière.
Nous avons, il y a quelques années, retrouvé Odry à Courbevoie, où il avait une petite propriété, c’est là qu’il vient de mourir d’une congestion cérébrale. Il y était fort aimé, fort estimé. Plus d’une fois, il joua au profil des pauvres de cette commune. On ne l’oubliera pas dans le pays.
Odry a vécu et est mort en homme de bien. Il restera de lui un double souvenir, celui spis se rattache au talent de l’artiste, et celui plus précieux encore qui atteste la noblesse et la générosité de l’âme.
Les obsèques d’Odry ont eu lien hier. Le service funèbre a été célébré en l’église (h- Courbevoie. Le corps a été transporté an cimetière Montmartre. Un grand nombre d’auteurs et d’artistes assistaient à cette triste cérémonie.
Théodore Anne – Messager des théâtres et des arts,1er mai 1853

Sources :
Tous les textes et illustrations : Gallica / BNF
- Toutes les pièces jouées par Odry et quelques uns de ses textes dans: Odry et ses œuvres , 1780-1853, notes biographiques et critiques par L. Henry Lecomte. [Les Gendarmes, poème en deux chants. Le Canon des cuisinières. Le Conscrit de Corbeil, romance. Par Odry.] | Gallica
- L’Année 1817 , par Edmond Biré | Gallica
- Calembours attribués à Odry: [Recueil factice d’art. de presse et progr. sur Théophile Marion Dumersan] | Gallica
- Journal des dames et des modes 20 septembre 1825
- Le Pandore – 30 août 1825

