Henry-Polydore Maubant (1821-1902) a passé quarante-cinq ans au Théâtre-Français et une bonne partie de sa vie à Courbevoie. Comédien classique il a tenu plus de 150 rôles. Sa femme, Karoly, fut aussi une actrice reconnue.

La passion du théâtre
Maubant est né à Chantilly, le 23 août 1821. Contre le gré de ses parents, qui le destinaient an commerce, Maubant entre au Conservatoire en 1838. En 1841, il obtient, à l’unanimité, le second prix de tragédie, et débute, l’année suivante, au Théâtre-Français, où il est admis aux appointements de 1,800 fr.
Un jour, l’acteur qui devait jouer Oreste, dans Andromaque, se trouve subitement indisposé au commencement du 3e acte. Sur les instances de la grande actrice Rachel, Maubant remplit ce rôle au pied levé avec une telle passion, une vérité si saisissante, qu’il est trois fois rappelé par un public en délire; à partir de celte inoubliable soirée, il est sacré grand tragédien.
Après un séjour de quelques mois à l’Odéon, le jeune artiste devient sociétaire à part entière de la maison de Molière pour ne la quitter qu’en 1888.
Il devient en 1852, secrétaire du Théâtre-Français, et, en 1864, membre titulaire du conseil d’administration.
Nommé professeur au Conservatoire, et en cette qualité, Maubant est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1887. Il est le premier comédien de l’Histoire à recevoir cette distinction.
« J’assistais, un soir d’août 1887, à la représentation du Cid, où Henry-Polydore Maubant, qui faisait don Diègue, reparaissait pour la première fois sur la scène de la Comédie-Française depuis qu’il avait reçu le ruban rouge. Une salve discrète d’applaudissements avait salué l’entrée de l’artiste ; mais bientôt il prononçait ces vers: ‘Cette marque d’honneur qu’il met dans ma famille, montre à tous qu’il est juste et fait connaître assez qu’il sait récompenser les services passés».
Là-dessus éclatait une véritable tempête de bravos. Les vers de Corneille traduisaient si bien le sentiment général à l’égard du vieil et excellent artiste que le public en avait reçu comme une commotion: d’enthousiasme. Jamais Maubant n’avait ainsi vidé à pleins bords la coupe du triomphe. Il recevait en une fois du public la récompense méritée d’une carrière de quarante-cinq ans. Et il était juste que le premier en date parmi les chefs-d’œuvre de la tragédie française et l’un de ceux où Maubant avait trouvé un de ses plus beaux rôles, servît ainsi de prétexte à lui payer d’un seul coup tout un arriéré de reconnaissance. » (Le Temps – 9 juin 1902)

Le comédien
Maubant se spécialise dans les rôles de rois sages et de « pères nobles ». Sa prononciation vieille école semble avoir été un peu affectée:
« Le père Maubant, qui vient de mourir, fut une des dernières colonnes du répertoire. Il resta un demi-siècle au Théâtre-Français et il crut toujours devoir au souvenir de Lekain ‘de prononcer « medeme» au lieu de « madame ». Un certain sentiment de fierté professionnelle lui faisait souhaiter des intonations rares pour les mots appelés exceptionnellement à l’honneur d’exprimer des idées sublimes. C’était, d’ailleurs, un tragédien de grand talent. Qui ne l’a pas vu dans don Ruy Gômez, dans don Diègue et dons le vieil Horace n’a pas goûté entièrement Hernani, le Cid ou les Horaces. »
Sous des abords très sérieux, Maubant peut jouer des tours à ses amis comédiens:
« Qui donc a dit que Maubant, qui vient de mourir si tristement n’était pas gai? ,.. Voici une anecdote qui prouve péremptoirement le contraire.
Le Gaulois raconte que le jour de son mariage avec la tragédienne Karoly, dont il était très épris, et alors que son cœur débordait de joie il n’eut pas un sourire :
— Il doit rire quelquefois en dedans, dit plaisamment Thiron et c’est très heureux pour sa femme, car un homme qui rit en dedans ne peut être qu’un homme d’intérieur.
Quelqu’un rapporta le propos à Maubant.
—Eh bien, dit-il, je donnerai à Thiron la joie de me voir rire… en dehors.
A quelque temps de là, un soir où la salle était comble, Thiron était en scène jouant un rôle du dix huitième siècle, brûleur heureux de mettre flamberge au vent. ;
A la fin du premier acte, ce personnage cherche querelle à un personnage de la pièce et lui dit:
— Votre impertinence mérite une leçon ; l’épée de mon père va vous la donner.
El violemment, il tire son épée du fourreau.
A ce moment, un immense éclat de rire retentit dans la salle. Horreur! la vaillante épée de Thiron était une épée de bois.
C’était Maubant, qui dans la journée, avait fait à son camarade cette lamentable plaisanterie.
Il s’en confessa.
— Mais dans quel but m’avez vous mystifié? lui demanda Thiron furieux. Et Maubant, qui, depuis dix minutes, n’avait cessé de rire, lui répondit se calmant tout à coup et reprenant son visage sévère :
—J’ai voulu simplement, mon cher Thiron vous montrer que je ne ris pas toujours en dedans.is

Un artiste seul ne trouva jamais grâce devant ce bienveillant que fut Maubant; c’était M. Mounet Sully. Ces deux tempéraments contradictoires, l’un fougueux, l’autre rassis, celui-là vibrant jusqu’à l’aigu, celui ci pondéré jusqu’à la monotonie, ne pouvaient se comprendre ni s’aimer.
Quand on exaltait en sa présence la puissance tragique du grand Mounet, ses emportements fiévreux auxquels s’opposent des inflexions caressantes, jusqu’à la mièvrerie, il coupait court aux enthousiasmes et d’une répartie traditionnelle toujours !
— Ah ! si vous aviez entendu Talma !

En terminant, rappelons une petite scène qui mit en joie toute la Comédie Française :
Le père Maubant était, on ne l’ignore pas, atteint d’une calvitie héroïque.
Un soir que Clovis Hugues le chevelu était venu faire un tour au foyer de la Comédie Française, Maubant s’approche à pas lents et cueille sans mot dire, du bout des doigts, un cheveu qui sommeillait sur le col de l’habit du poète.
Il le roule délicatement et se le pose sur la tête. Tout le monde, étonné, regarde… et attend en silence. Quelques minutes s’écoulent, puis Maubant, tout à coup reprend sur son crâne le « cheveu » de Clovis Hugues et le lance dans les airs en s’écriant avec énergie :
— Non, décidément… ça tient trop chaud ! » (La Mayenne, 13 juin 1902)
Un couple d’artistes
Mme Maubant, a fait une carrière théâtrale des plus honorables sous le pseudonyme de « Karoly » (1832-1902). Née Caroline Duveau, elle débute à la Comédie-Française dans ses premiers rôles tragiques. Mais, d’une nature « indépendante et primesautière », elle ne parvint pas à supporter les longs stages et les désappointements que rencontrent les débutants dans la vieille maison.
« Elle était l’élève favorite de celui qu’elle épousa depuis, l’excellent Maubant. TailIade, aussi, lui prodigua ses conseils, mais elle acceptait aussi difficilement de l’un que de l’autre les indications, pourtant précieuses qu’ils lui donnaient. » (La Fronde – 10 novembre 1902)

Elle quitte alors le Théâtre Français pour entrer à l’Odéon où elle se taille de brillants succès, entre autres dans Macbeth :
« Sa création de lady Macbeth fut remarquable et si les souvenirs laissés par les comédiens n’étaient pas fatalement si éphémères, on n’oublierait pas qu’aucune actrice n’interpréta en France ce rôle superbe avec autant d’intelligence et de puissance. » (La Fronde – 10 novembre 1902)

Karoly joue Camille dans Horace de Corneille.
Karoly était en tout cas suffisamment célèbre pour que le critique Victorien Monnier lui consacre en 1869 un ouvrage entier dans sa série sur les « Célébrités parisiennes »: Mademoiselle Karoly et ses critiques
La retraite à Courbevoie
A la fin de 1888, Maubant prend sa retraite. Karoly a également abandonné la scène quelques années plus tôt. Dans la lettre que l’acteur adresse à l’administrateur, il écrit: « Je ne suis ni de ceux qu’on congédie, ni de ceux qu’on impose; je me retire définitivement, et je souhaite seulement que les plus jeunes, ceux qui trouvent que les vieux comédiens ont tort de durer, servent avec le même zèle, et, j’ose le dire, le même honneur que moi, la Comédie française ».
Maubant et sa femme habitent depuis longtemps au160 boulevard Saint-Denis. Leur fille Geneviève y naît le 22 juillet 1882. Maubant épouse sa compagne le 28 avril 1891à la mairie de Courbevoie. Le couple déménage vers 1898 au 154 rue de Bécon (aujourd’hui rue Jean-Baptiste Charcot)
« À quelques pas de la Seine, il habitait avec les siens, au n° 154 de la rue Saint‑Denis, une maison entourée d’un grand jardin, ombragé par des arbres touffus.
Très vert, très ingambe malgré ses soixante‑dix‑neuf ans bientôt accomplis, toujours de bonne humeur, il se plaisait, pour se distraire, à travailler avec son jardinier.
« Pour un homme de mon tempérament, l’exercice est le meilleur des médecins », répondait‑il en souriant aux amis qui lui conseillaient de se ménager. »

La mort tragique
Le 13 avril 1900, Maubant est victime d’un terrible accident raconté en détail dans la presse (y compris en Angleterre où il jouit également d’une grande notoriété):
« Hier matin, l’alerte vieillard s’était levé de très bonne heure et avait passé une partie de la matinée à scier du bois. À neuf heures, il s’habilla, puis se dirigea vers la gare pour venir à Paris. Un de ses camarades de la Comédie‑Française l’avait invité à déjeuner.
À dix heures, il débarquait à la gare Saint‑Lazare et s’engageait dans la rue du Havre, se dirigeant vers l’Opéra. Au moment où il arrivait devant les magasins du Printemps, un fiacre, arrêté contre le trottoir, tourna brusquement et s’avança vers lui. Maubant, qui se trouvait au milieu de la chaussée, voulut l’éviter et se rejeta de côté. Au même instant, un autre fiacre arrivait à vive allure. Un des brancards de ce dernier véhicule atteignit le malheureux artiste dans les reins et le renversa. Le choc fut si violent que le cheval, après l’avoir piétiné, tomba sur lui.
Les garçons d’un restaurant voisin, témoins de l’accident, accoururent à son secours. Maubant, relevé, fut transporté à la pharmacie Weil. Il était évanoui. Ses deux arcades sourcilières étaient fendues. Le sang avait jailli sur ses cheveux blancs et coulait lentement le long de ses joues.
Dans ses poches, on trouva des papiers qui firent connaître son identité.
Il ne fallait point songer à transporter Maubant à Asnières. Outre la blessure qu’il portait au front, il paraissait ressentir de violentes douleurs internes. On téléphona aux Ambulances urbaines, et une voiture vint le chercher. Quand on le souleva pour le porter dans la voiture, un long filet de sang s’échappa de sa bouche.
Maubant fut conduit à l’hôpital de la Charité, dans le service de M. le docteur Campenon, et couché dans le lit n° 19 de la salle Voyer. Dans l’après‑midi, il reprit ses sens.
Une dépêche avait été expédiée à sa femme par le directeur de l’hôpital. Le facteur du télégraphe se rencontra, à la porte de la maison de la rue Saint‑Denis, avec un gardien de la paix envoyé par la Préfecture de police pour prévenir la famille.
Maubant reçut, vers quatre heures, la visite de sa fille, de son neveu, de son frère Ernest et de Paul Mounet. Il les reconnut et leur adressa quelques paroles. L’entrevue fut très courte, car elle paraissait fatiguer le malade, et la fièvre faisait son apparition.
Claretie et les deux Coquelin, qui se présentèrent ensuite à l’hôpital, ne furent point admis auprès du blessé, qui s’était endormi.
M. le docteur Campenon procédera ce matin à l’examen minutieux de Maubant. On craint qu’il n’ait une fracture de la boîte crânienne. Si son état le permet, sa fille pourra le voir aujourd’hui à dix heures.
Dans la soirée, la fièvre était assez forte et la situation toujours inquiétante. Pourtant, une légère amélioration dans l’état général était constatée.
Le cocher, auteur de l’accident, sera probablement poursuivi. »
Henri Petitjean – Le Figaro – 14 avril 1900
Maubant ne se remettra jamais des blessures subies ce jour-là. Il décède chez lui le 3 juin 1902.
Caroline mourra quelques mois plus tard, le 8 novembre 1902 à Asnières dans sa soixante-dixième année.
Les Maubant « laissent une fille que ses parents désabusés éloignèrent du théâtre où elle aspirait de paraître. »
Sources pour toutes les citations et illustrations : Gallica/BNF
Pour les adresses à Courbevoie et événements familiaux : Archives départementales; Geneanet
