André Grisoni n’a pas été un maire comme les autres, il a profondément transformé sa ville, mais la Collaboration a entaché irrémédiablement sa réputation.
Les débuts
Né le 20 mai 1886 à Moltifao en Corse, André Grisoni suit son père en Algérie où ce dernier est employé à la poste.
André Grisoni, après avoir terminé ses études à la faculté de droit d’Alger, occupe d’abord les fonctions de clerc chez un notaire de Mostaganem.
La guerre de 1914-1918, au cours de laquelle trois de ses frères sont tués, joue dans sa destinée un rôle déterminant. Ayant été rapatrié à la suite d’une grave blessure dans les durs combats des Dardanelles, il passe sous-lieutenant, lieutenant puis capitaine. On lui confie, en raison de sa parfaite connaissance de la langue arabe le commandement de trente compagnies de travailleurs coloniaux implantées dans la région parisienne.
Grisoni présidera par la suite l’association d’anciens combattants des « Poilus d’Orient ».
Au lendemain de la Grande Guerre, définitivement installé à Courbevoie, M. Grisoni abandonne la carrière notariale pour se consacrer à la gestion de diverses sociétés et notamment de l’Agence de presse Fournier dont il a acquis la propriété et qui exerce son influence sur de nombreux journaux de province. André Grisoni est désormais un homme riche et influent.
Le maire et le politique
Il milite au parti radical et devient son vice-président. André Grisoni est élu en 1927 maire de Courbevoie , un mandat municipal qu’il conservera jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’importantes réalisations dans le domaine de l’enseignement et de la santé lui servent de tremplin pour accéder à la députation.
Après avoir échoué en 1928, il se représente en 1932 et il est est élu député de la Seine. Il s’inscrit au groupe républicain radical et radical-socialiste, d’où il démissionne le 6 février 1934.
Participant aux travaux des commissions du commerce et de l’industrie, de l’hygiène, des pensions, puis en 1935 du suffrage universel, il déploit une grande activité parlementaire, se montrant particulièrement attentif aux mesures propres à conjurer la crise économique et à en amortir les douloureuses répercussions sociales ; c’est ainsi qu’il intervient à maintes reprises pour que soit renforcée la protection des chômeurs ainsi que des commerçants en difficulté.
Il se bat également pour préserver l’indépendance des maires. En 1932, il est nommé membre du conseil supérieur de l’aménagement de la région parisienne. A la veille de la deuxième guerre mondiale, il accéde à la vice-présidence de l’association des maires de France.
Au moment du Front populaire, il perd son siège au profit du candidat communiste Etienne Fajon.
Les transformations de Courbevoie
Au début des années trente, Grisoni décide d’ouvrir un axe majeur à partir du carrefour Colombes-Kruger en direction de Bécon. De grands travaux commencent dans cette partie de Courbevoie encore en friche.

En 1934 est inauguré le boulevard Aristide Briand qui rejoint le nouveau boulevard de la Paix au niveau du boulevard de Verdun. La voie est complétée par le boulevard Georges Clemenceau qui permet à ce grand axe de rejoindre le pont de Levallois.
Le long de cette artère, de nouveaux bâtiments monumentaux sortent de terre: un grand complexe scolaire et sportif est érigé. On y trouve une école maternelle à l’angle en face du pensionnat des Violettes (aujourd’hui la bibliothèque municipale), puis le groupe scolaire Aristide Briand (futur lycée Paul Lapie). Enfin sur l’emplacement de la fondation Lambrechts (anciennement château des Colonnes) est construit le stade municipal qui deviendra ensuite un cynodrome.

De l’autre côté du boulevard, on installe la poste principale et un dispensaire financé par le fondateur de Cadum, Michael Winburn. Celui-ci étant mort en 1930 avant l’inauguration, c’est sa veuve qui achève son oeuvre, alors qu’on donne le nom du philanthrope à la rue adjacente.

Enfin, la ville récupère la maison des Tilleuls, rue Kilford et crée l’hôpital Marcelin-Berthelot. L’établissement est ensuite rétrocédé à l’Assistance publique
Le projet d’ensemble inclut donc des infrastuctures éducatives, sportives et de santé publique. l’ensemble est construit en style « Art déco » typique des années 1930.
André Grisoni laisse sa marque de manière spectaculaire sur la ville.
L’évolution radicale
Côté politique, Grisoni est un ami très proche de Pierre Laval dont il partage les vues.

Grisoni, qui est à la tête d’une ville industrielle et ouvrière, est un adversaire acharné des communistes, très influents dans la ville. Son « anti-bolchévisme » va le conduire à rejeter le Front populaire en 1936. Il lance un appel à l’été 1936 aux radicaux anticommunistes pour former un parti radical français, constitué quelques mois plus tard. Il en prend la présidence. Ce parti fusionne, en 1938, avec les Comités radicaux unionistes au sein du Parti radical indépendant présidé par Pierre Cathala. Grisoni est son secrétaire général.
Quand la tension monte entre la France et l’Allemagne, il reste pacifiste, mais réclame une France forte, il publie une tribune dans le journal L’Homme Libre. En voici un écho:
La force et le droit
André Grisoni montre, dans L’Homme Libre, que la puissance française est la meilleure garantie de notre droit, de nos libertés : A la politique de force nous avons répondu par une politique de force. Il le fallait, car la force est le seul argument que comprenne et respecte l’Allemand, qui méprise la faiblesse. L’erreur des années passées n’a-t-elle pas été de prêter à nos voisins de l’Est les mêmes sentiments et les mêmes réactions que les nôtres ? La paix, puisque c’est le seul but que nous poursuivons, ne pourra être maintenue que par une France forte qui fera sentir à ses amis à travers 1e monde, qu’elle est là. près d’eux, et qu’ils peuvent avoir confiance en elle. Le Progrès de la Côte-d’Or, 3 août 1939

Au moment du pacte Ribbentrop-Molotov qui consacre une alliance de fait entre Hitler et Staline, Grisoni réagit aussitôt:
« Les dirigeants des Syndicats communistes se voient interdire la Maison municipale de Courbevoie M. André Grisoni, maire de Courbevoie, ayant mis en demeure les dirigeants communistes de la Maison municipale des Syndicats de Courbevoie, de désavouer le pacte germano-soviétique, et ceux-cl n’ayant pas pris une attitude nette, il leur a, par arrêté municipal en date du 15 octobre 1939, retiré la disposition du local municipal en question. » Le Petit Journal, 27 octobre 1939
Le collaborateur
Au moment de la débacle en 1940, il s’engage à rester quoi qu’il arrive à son poste à la mairie de Courbevoie.
Grisoni s’aligne sur les positions de son ami Pierre Laval. Il est d’abord pacifiste mais son anticommunisme le pousse à croire en une Europe unifiée qui pourrait résister au bolchévisme. Après la défaite de 1940, ses positions politiques vont l’entraîner vers la collaboration.
Quand Marcel Déat crée le Rassemblement national populaire (RNP) en février 1941, Grisoni le rejoint.
Sur le plan idéologique, le RNP est favorable à un régime à parti unique et d’inspiration fasciste dans une Europe unifiée. Il se réclame de l’héritage républicain, laïc et pacifiste, ce qui le différencie radicalement de son grand rival, le PPF de Doriot. Ainsi, le RNP défend le principe du suffrage universel, l’école publique et une ligne anti-cléricale. Déat se réclame de la tradition républicaine et révolutionnaire et voit une parenté entre le jacobinisme et le totalitarisme.

Grisoni est élu à la tête de l’Union des maires de Seine et vice-président de l’Association des maires de France où il exerce une grande influence.
Pendant la durée de la guerre, son soutien à Pierre Laval est sans faille, jamais il ne s’élève sur l’alignement total de Laval sur les positions nazies, mais il défend le travail des maires.
« — Toute ma vie politique passée, nous dit M. André Grisoni, est une garantie certaine de mon dévouement à la cause que défend M. Pierre Laval sous la haute autorité du Maréchal.
(…)
c’est le parfait accord que la Fédération des maires de France a obtenu, le 27 août dernier, du chef du gouvernement en présence du Maréchal Pétain. Le président Laval s’est engagé à ce que désormais aucun texte, aucune loi, aucun décret ne vienne modifier les conditions de la vie municipale sans que les représentants des maires aient au préalable fait connaître leur sentiment.
Nous sommes dans la ligne exacte des messages du Maréchal en demandant, non pas l’autonomie des communes qui ont besoin du contrôle de l’État, mais leur retour à leur vie propre, à leur personnalité, pourrait on dire, et c’est pourquoi nous ne voulons pas qu’un conformisme administratif excessif vienne à l’encontre d’une tendance qui est dans la grande tradition française. » France-Europe, 17 oct. 1942
Il en profite pour rebatiser quelques rues de Courbevoie à la mode de Vichy.

Il semble tellement bien en cour auprès des autorités de Vichy qu’on lui décerne l’ordre de la Francisque… pour la lui retirer quelques mois plus tard en octobre 1943. Cette sanction est provoquée par les liens que Grisoni continuent de cultiver avec la franc-maçonnerie.
Dans une violente diatribe publiée le 11 déc. 1943, Le Cri du peuple de Paris, dénonce la présence de nombreux frères maçons à la mairie de Courbevoie. Le journal reproche à Grisoni d’avoir prétendu démissionner de la loge « Emile Zola » alors qu’il en rejoignait une autre et de s’être appuyé sur ses amis pour se faire élire député avant-guerre.
La révélation de son appartenance à une loge fait assurément mauvais effet pour un proche de Laval. Malgré le scandale, il n’en demeure pas moins maire de Courbevoie.
La chute
La libération de Courbevoie est immédiatement suivie de l’arrestation d’André Grisoni. Celui-ci est momentanément incarcéré au château de Bécon.Le 5 juin 1945, la cour de justice le condamne à l’indignité nationale et lui inflige une peine de quinze ans de bagne.
Pourtant, quatre ans plus tard, André Grisoni est libéré.
Il meurt en 1975, on peut voir sa tombe dans l’ancien cimetière à gauche de l’entrée du boulevard Saint-Denis.

Sources:
- Retronews/ Gallica BNF pour les citations de journaux
- Wikipedia
- Site de l’Assemblée nationale
