La Corderie centrale est un des fleurons du patrimoine industriel de Courbevoie. Elle a connu plus de soixante ans de présence sur la commune.
Une vieille histoire
Officiellement domiciliée à Paris au 12 boulevard de Sébastopol, la Corderie centrale et son fondateur M. Frété semblent s’être installés à Courbevoie en 1884. Les réclames de l’époque affichent fièrement la date de fondation de l’entreprise : 1839!
La fondation de 1839 et la période intermédiaire n’ont pas laissé de traces précises.
Ce qui est sûr, c’est que la Corderie centrale se trouvait auparavant à Vincennes, comme des articles de presse l’attestent dès 1876. Deux ans plus tard, sa production est une référence:
L’installation et la construction du ballon captif des Tuileries continuent avec activité. L’étoffe vient d’être terminée à l’usine de Bezons ; à partir de lundi, un atelier de cent femmes abritées sous un hangar récemment construit dans la cour des Tuileries va procéder à la couture. Le filet se termine à la corderie centrale de Vincennes. Les nœuds ont été supprimés, oe qui a nécessité de modifier entièrement les conditions de ce gigantesque travail. La tranchée, que Ton peut facilement apercevoir de la cour du Carrousel, est destinée à recevoir le câble et le treuil sur lequel il sera enroulé. La cuvette centrale est destinée à la manœuvre de la nacelle. . Tous ces travaux ont lieu sous la direction de M. Henri Giffard, l’inventeur et le propriétaire de cet appareil unique, dans son genre. Le Temps, 31 mars 1878,

En 1886, il est convenu qu’une passation de pouvoir s’effectuera 15 ans plus tard en 1891.

Les multiples productions de la Corderie
Très vite la Corderie remporte une multitude de récompenses lors des grandes expositions internationales.
« Cette maison a été, du reste, l’objet de nombreuses récompenses aux diverses expositions :
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- médailles de bronze à Sydney (1875) et à Paris (1878) ;
- médailles d’argent à Paris (1875 et 1878), à Sydney (1879), à Londres (1884) ;
- médailles d’or à Paris (1885 et 1889), au Havre (1887) ;
- diplôme de mérite à Melbourne (1880) ;
- diplôme d’honneur à la Nouvelle Orléans (1885) ;
- à Hanoï, et l’an passé à Paris, où ces messieurs ont été mis hors concours.
Indiquons aussi que le chef actuel de la maison qui nous occupe est membre du comité d’installation de la classe 30 à l’Exposition universelle de 1889. »
L’activité de la Corderie centrale est bien sûr axée sur la fabrication de cordages (corde, filins, câbles) et destinée à fournir aussi bien la marine, les transports fluviaux que l’industrie et le bâtiment.
Les matières premières pouvaient être le chanvre, le sisal, le coton ou, plus tard, des fibres synthétiques. Les cordages produits servaient à la batellerie sur la Seine, aux chantiers de construction, aux transports, et parfois à des usages militaires (amarres, haubans, câbles). Très rapidement, de nombreux marchés se sont ouverts tel que le sport ou le spectacle, les loisirs.
Les cordages se diversifient alors avec le métal et les fibres végétales.

La Corderie centrale à Courbevoie
Les corderies nécessitaient de longs espaces rectilignes pour le tressage et le commettage des fibres : à Courbevoie, ces ateliers prenaient souvent la forme de bâtiments allongés ou de terrains découverts où l’on « tirait » la corde.
La Corderie était installée à proximité des quais de Seine, ce qui facilitait l’acheminement des matières premières par péniche et l’expédition des produits finis.
Les débuts sont mouvementés:
L’incendie de Courbevoie
Un incendie considérable s’est déclaré, la nuit dernière, 101, rue de Colombes, à Courbevoie, dans les ateliers de la Corderie Centrale, appartenant à M. Frété et Cie, dont la maison de vente est située à Paris, boulevard de Sébastopol.
Malgré les secours arrivés de toutes les localités environnantes, le feu a fait de tels progrès que la fabrique a été presque totalement détruite.
Le feu s’est déclaré à trois heures du matin, et ce n’est qu’à sept heures que les pompiers parvenaient à s’en rendre maîtres. Les dégâts sont considérables.
Le Matin, 17 mars 1888
La Corderie centrale survit au désastre et en 1906 Le rapport sur l’état des communes donne une description détaillée de l’activité:
« Cet établissement, fondé vers 1884, occupe au n° 97 de la rue de Colombes un terrain de 13.500 mètres et dispose d’une force motrice de 60 chevaux, alimentée par 2 moteurs à gaz Otto et actionnant 2 bobineuses, 2 tireuses, 2 retordeuses de ficelle et 1 câbleuse à l’atelier de chanvre ; 3 machines à câbler, 4 bobinoirs et 1 ventilateur à l’atelier des métaux; 1 scierie mécanique à l’atelier
de menuiserie ; 1 perceuse, 1 tour, 2 meules dont 1 à émeri à l’atelier de forge; 2 peloteuses à l’atelier de pelotage et 6 bricoles à l’atelier d’étrillage.
Le nombre d’ouvriers varie de 60 à 75. La fabrication comprend les cordages en textiles, chanvre, aloès et jute, les cordes et ficelles, les câbles métalliques en fer, acier et cuivre, les campements, toiles et bâches, enfin les agrès, appareils et machines pour la gymnastique, jeux de jardins, escrime, boxe, les tissus végétaux et la sparterie. L’établissement trouve un important débouché dans les services public, notamment pour les funiculaires. Les affaires à l’exportation représentent à peu près la moitié du chiffre total.
Les transports sont assurés par 5 voitures et 4 chevaux.
Le grand scandale de 1898
La France est secouée par les soubresauts de l’affaire Dreyfus et Emile Zola a publié en janvier 1898 la célèbre tribune « J’accuse » qui met en cause de hauts gradés de l’armée française. Dans une France revancharde après la défaite contre la Prusse de 1871, l’armée est un sujet tabou.
C’est dans ce contexte qu’éclate un nouveau scandale dans lequel Boucley, un des directeurs de la Corderie centrale est directement impliqué.
En 1898, un ouvrier congédié de l’usine de Courbevoie révèle au ministère de la Marine que des fraudes ont été commises.
« M. Boucley, qui avait pris l’adjudication des câbles en 1894, a voulu, toujours et quand même, malgré ses prix inférieurs, se dire le fournisseur du ministère de la Marine. Cela le posait dans ses relations.
C’est donc pour donner à sa fabrication de l’importance, à sa maison un titre de plus, qu’il avait « soumissionné ».
L’entreprise n’était pas de celles qui rapportent beaucoup : le marché s’élevait à 26 000 francs par an, avec des bénéfices illusoires. Le vrai bénéfice était dans le titre d’adjudicataire.
Le cahier des charges imposait des résistances supérieures à celles effectives que les câbles doivent donner à la manœuvre. Par mesure de prudence, on ne demandait qu’une résistance de 2 000 kilos à un câble pouvant en fournir 10 000.
M. Boucley espéra donc, en s’inspirant de ces chiffres, frauder le ministère en diminuant la
résistance de ses produits dans une proportion de 8 à 10 %, grâce à un dynamomètre truqué. »
Le scandale est énorme, la presse nationale et régionale suit l’affaire et le procès qui s’ensuit
La carrière de Boucley est scrutée et l’histoire de l’entreprise détaillée:
« Voici comment M. Boucley avait été appelé à prendre la direction de l’usine de la Corderie centrale.
Il était commis voyageur de la maison Frété et Cie, 12, boulevard de Sébastopol, lorsque M. Frété, en 1889, se retira des affaires et céda sa maison à Boucley et à deux autres de ses employés, MM. Clerc et Bardou, qui apportèrent chacun un capital de 20 000 francs.
Boucley, qui venait de se marier, versa à la société, pour sa part, la dote de sa femme : 80 000 francs. Grâce à cet apport, il se réserva la signature sociale, et prit plus spécialement la direction de l’usine de Courbevoie. »
Le Phare de la Loire, 5 févr. 1898
La Corderie va mettre du temps à se remettre de cette secousse, mais sa position reste cependant solide sur le marché.

Des employés vulnérables
La Corderie centrale employait une main-d’œuvre locale, souvent issue de familles ouvrières de Courbevoie et des communes voisines (Colombes, Asnières, Nanterre).
Dans tout le canton de Courbevoie, le travail des enfants était largement répand comme le souligne un rapport de la protection des apprentis de 1899.
« Voici les constatations statistiques faites dans le cours des visites :
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- Nombre d’enfants de 12 à 15 ans : garçons, 201 ; filles, 42 ; ensemble, 243.
- Nombre d’enfants de 15 à 16 ans : garçons, 109 ; filles, 27 ; ensemble, 136.
- Nombre d’enfants de 12 à 15 ans ayant le livret : garçons, 254 ; filles, 62 ; ensemble, 316.
- Nombre d’enfants de 15 à 16 ans ayant le livret : garçons, 161 ; filles, 37 ; ensemble, 198. »
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La Corderie employait en grand nombre des enfants, le rapport signale qu’aucune infraction sur leur emploi n’y a été observée, néanmoins, les normes de sécurité semblaient notoirement insuffisantes ou inexistantes;
« Un jeune ouvrier de la corderie de MM. Frété et Cie, le jeune Petit, âgé de dix sept ans, demeurant à Courbevoie, rue Franklin, a été victime d’un douloureux accident.
Au moment où il participait à la confection d’un câble, tordu au moyen d’une machine, il a eu le petit doigt de la main droite pris entre deux fragments tordus du câble. Ce doigt s’est trouvé complètement arraché, avec un long morceau de tendon.
Immédiatement pansé, le jeune Petit a été reconduit à son domicile. »
Le Petit Journal, 1 mai 1889
« Un accident s’est produit à la Corderie centrale. Un ouvrier cordier, M. Félix Pedrat, âgé de cinquante ans, occupé près d’une bobine à vapeur, fit un faux pas et fut entraîné sous la bobine, où il eut la poitrine écrasée.
Transporté à l’hôpital Beaujon, l’infortuné est mort en y arrivant. »
La Presse, 31 mai 1897

Les conflits sociaux
Les salaires étaient un grand sujet de mécontentement et ldes conflits à répétition ont marqué l’histoire de la Corderie.
« À la suite d’une décision du personnel de la Corderie centrale, à Courbevoie, une délégation fut envoyée à la direction pour formuler une demande d’augmentation horaire de 0 fr. 40.
Ces messieurs de la direction ont estimé qu’il leur était impossible de satisfaire ces exigences. Ils s’en tinrent à proposer une augmentation de prime qui correspondrait à 0 fr. 10 de l’heure.
Un schéma des salaires payés est indispensable pour juger à quel point ces messieurs poussent l’ironie. Le salaire horaire des ouvriers qualifiés est de 2 fr. 80 ; celui des femmes de 1 fr. 40 ; jeunes gens, 1 fr. 20 à 1 fr. 80.
Ces salaires sont d’ailleurs approximatifs, car ils sont le produit du cumul du taux d’affûtage, vie chère et primes — ces dernières invérifiables.
Le personnel, à l’unanimité, a repoussé les offres patronales et acclamé la grève. »
L’Humanité, 3 juin 1924
Succès à la Corderie Centrale de Courbevoie
Le geste unanime du personnel de la corderie centrale de Courbevoie, ayant surpris le patronat, celui-ci fit, après deux Jouis de lutte, de nouvelles propositions ¡qui furent acceptées par la majorité des grévistes. La reprise du travail a été effective mercredi, avec une augmentation horaire de 0 fr. 20.
L’Humanité, 8 juin 1924
Un conflit subsiste à la Corderie Centrale de Courbevoie, à cause du refus par la direction, de désigner un arbitre.
Le Populaire, 20 mars 1937
Déclin et disparition
Après la Seconde Guerre mondiale, la mécanisation, l’évolution des matériaux (câbles métalliques, fibres synthétiques) et la concurrence internationale fragilisent les corderies traditionnelles.
L’urbanisation rapide de Courbevoie dans les années 1960-1970, avec l’essor du quartier de La Défense, entraîne la fermeture ou le déplacement de la plupart des ateliers industriels, y compris la corderie. Les terrains sont réaffectés à des immeubles d’habitation ou de bureaux.

Sources
- Gallica/BNF
- RetroNews
