Née aux États-Unis en 1918, la bougie d’allumage BG traverse l’Atlantique pour donner naissance à une aventure industrielle française. De l’aviation à la mobilité populaire, l’entreprise s’impose comme un acteur clé de l’innovation technique avant de laisser son empreinte dans le paysage urbain de Courbevoie.
Des bougies venues d’Amérique : une technologie traverse l’Atlantique
À l’origine de La Bougie BG se trouve une invention venue d’outre-Atlantique. La société américaine Brewster-Goldsmith Corporation, fondée en 1918 à New York par l’ingénieur Charles Brewster et le bijoutier Arthur Goldsmith, développe une bougie d’allumage à haute tension pour moteurs à combustion interne. Le brevet n°516.722, déposé aux États-Unis en 1919 puis en France en 1920, devient la base technologique de l’aventure industrielle française.
Rebaptisée The B.G. Corporation, l’entreprise gagne en notoriété en 1927 en équipant le moteur Wright Whirlwind J-5C du Spirit of St. Louis, utilisé par Charles Lindbergh lors de la première traversée aérienne en solitaire de l’Atlantique. Cette prouesse médiatique devient une vitrine mondiale pour la technologie BG.
Forte de ce succès, la technologie américaine suscite rapidement l’intérêt d’entrepreneurs européens, désireux de l’implanter et de l’adapter au marché continental.
Séduits par ce potentiel, deux entrepreneurs européens, Jean Gutin, ingénieur français originaire de Levallois, et Charles Stoccklin, industriel suisse basé à Genève, fondent à Paris « La Bougie BG » le 25 juin 1930, avec pour objectif de développer la technologie américaine sur le sol français. L’entreprise s’installe au 11 rue Vergniaud, dans le 13e arrondissement, dans les locaux de La Précision Mécanique. La marque commerciale « BG » est officiellement déposée en février 1931.

La reconnaissance de la technologie BG dépasse rapidement les frontières américaines, comme en atteste le dépôt officiel de la marque en France. Cette formalité juridique renforce l’implantation de la société sur le marché européen, assurant son développement industriel dans l’Hexagone.

Dès ses débuts, la société adapte la technologie aux moteurs européens. Elle produit ses premières bougies pour l’aéronautique et développe parallèlement des instruments de mesure électrique. Ces projets sont dirigés par un jeune ingénieur prometteur : Bernard Delord.
Bernard Delord, l’ingénieur visionnaire derrière l’essor de BG
Diplômé des Arts et Métiers, Bernard Delord joue un rôle central dans le développement de La Bougie BG dès 1933. Engagé, il investit 50 000 francs de ses fonds personnels dans l’entreprise et prend rapidement la direction de la Société de Fabrication d’Engrenages à Denture Rectifiée (SFEDR), fondée en 1914.
Il transfère les activités de La Bougie BG au 3, impasse Thoréton, dans le 15e arrondissement de Paris, où il développe une stratégie industrielle intégrée. Entre 1936 et 1940, il dépose plusieurs brevets portant sur les bougies d’allumage, les machines-outils de précision, les systèmes de mesure, ainsi qu’un plan de poche urbain qui rencontre un certain succès auprès des collectionneurs.
Si les documents juridiques assurent la pérennité de la marque, c’est dans les ateliers que l’histoire humaine de l’entreprise s’écrit. Le quotidien des ouvriers et techniciens, illustré par l’attestation d’emploi de Bernard Morinais, témoigne de l’activité soutenue de BG en pleine Seconde Guerre mondiale.

Bernard Delord tisse également des liens avec des ingénieurs britanniques, dont Thomas Clayton et Maurice Philippe. Grâce à cette ouverture internationale et à ses choix techniques audacieux, La Bougie BG s’impose comme un acteur reconnu de la modernité industrielle française.
Courbevoie, usine de guerre et d’avenir
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, face aux tensions internationales croissantes, La Bougie BG renforce ses capacités de production et s’installe à Courbevoie. L’entreprise prend possession de l’ancienne usine Ariès située au 27, rue Marceau. Ce site devient le cœur de son développement technique durant la guerre. On y fabrique notamment des connectiques blindées, des magnétos d’aviation et des compresseurs industriels.
Deux autres adresses complètent l’ensemble courbevoisien : le 40, rue de Normandie et l’impasse de l’Ouest, futur 1–5 rue du Docteur Schweitzer. Parallèlement, une grande usine est construite à Blaye, en Gironde, au 73, rue des Maçons, avec une annexe dite « Petite BG » située au 120, rue de l’Hôpital, dans le lieu-dit « Le Collinet ». Ces installations assurent une répartition stratégique de la production.
Ces différents sites permettent à La Bougie BG de répondre aux besoins accrus de l’industrie de guerre tout en amorçant la diversification de ses productions. Blaye joue notamment un rôle essentiel dans le développement du moteur VAP, projet lancé dès 1942, dont les essais, après Villeurbanne et Courbevoie, se poursuivent sur les chaînes girondines.
ABG naît en pleine Occupation : la stratégie d’une fusion salvatrice
Le 12 mai 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, les sociétés Ariès, La Bougie BG et SFEDR fusionnent pour donner naissance à la Société A.B.G., acronyme des trois entités réunies. Cette fusion se déroule dans un contexte complexe, marqué par les lois raciales du régime de Vichy, qui exigent des fondateurs qu’ils justifient leur « aryanité » pour pouvoir légalement créer une entreprise. Bernard Delord, Jean Gutin et André Rodocanachi remplissent cette obligation, permettant à l’entreprise de voir le jour avec un capital de 25 100 000 francs.
Ce regroupement répond à un impératif de survie industrielle : garantir la continuité de la production dans un climat de réquisitions, de pénuries et d’incertitudes économiques. Marseille joue un rôle stratégique dans cette manœuvre. Carrefour industriel et portuaire, la ville permet à ABG de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de distribution, de ravitaillement et même de Résistance. André Rodocanachi, originaire de Marseille et apparenté à l’historien et académicien Emmanuel Rodocanachi, apporte à l’entreprise cette assise méridionale.
ABG intègre plusieurs innovations issues de différents domaines. Les brevets de la société italienne Magnéti Marelli sur les bougies d’allumage, ceux de Gustave Voignier sur la rectification d’engrenages, ainsi que les travaux de l’atelier aéronautique courbevoisien viennent renforcer le socle technologique du groupe. Le 2 octobre 1944, la marque ABG est officiellement déposée.
Malgré les bouleversements de la guerre, l’entreprise poursuit sa mutation industrielle. La création officielle de la Société A.B.G. en 1943, puis le dépôt de sa marque en 1944, marquent une étape clé dans la consolidation de ses activités et l’élargissement de ses domaines de compétence.

La formalisation de la marque ABG ne se limite pas à sa définition juridique : elle s’accompagne également de son enregistrement officiel auprès du tribunal de commerce de la Seine, renforçant ainsi son cadre légal et protégeant ses activités industrielles.

VAP : un souffle de liberté sur deux roues
En pleine guerre, dès 1942, un nouveau projet industriel voit le jour au sein d’ABG : le moteur VAP (Vérot-Andriot-Pierre ou VAPeur), un petit bloc de 50 cm³ destiné à équiper une bicyclette. Les premiers essais sont réalisés à Villeurbanne, avant de se poursuivre à Courbevoie et à Blaye.
Ce moteur, simple et robuste, se présente comme une solution économique de mobilité individuelle dans une France marquée par les restrictions. Plusieurs brevets sont déposés entre 1944 et 1952 : en France (n°972.037, n°979.982), en Suisse (n°247.154), ainsi qu’un additif (n°56.303) mentionnant explicitement le nom « VAP ».

Les documents techniques accompagnant le moteur VAP révèlent le soin apporté à sa conception et à sa présentation commerciale. Le schéma éclaté des composants permet de mieux comprendre l’ingénierie qui se cache derrière cette innovation.

Les premiers modèles, produits avant 1945, ne portent pas encore la marque ABG. Certains documents publicitaires de l’époque, notamment des buvards, utilisent le nom « Comindus ». Le moteur VAP est assemblé avec les carburateurs conçus par Louis Viel, spécialiste reconnu dans le domaine.

L’effort de promotion s’intensifie après la guerre, avec une communication plus ciblée visant les professionnels. L’affiche de 1947 prépare ainsi le terrain pour le succès du VAP 4, futur fleuron de la mobilité populaire.

En 1956, une série d’essais est menée à Blaye, notamment en conditions hivernales dans la neige, afin de démontrer la fiabilité du moteur.

Le VAP s’impose dès lors comme un symbole de la mobilité populaire d’après-guerre, aux côtés de la Mobylette et du Vélosolex.
ABG : l’intelligence industrielle intégrée à la française
Dès 1947, la Société ABG structure ses activités autour de quatre pôles industriels complémentaires, illustrant une logique de diversification maîtrisée :
Aéronautique : fabrication de bougies d’allumage, rampes d’injection et pilotes automatiques ; Machines-outils (héritage direct de la SFEDR) : rectifieuses de précision, engrenages à denture rectifiée ; Compresseurs industriels : destinés à l’industrie lourde et aux infrastructures techniques ; Moteurs et véhicules industriels : dans la continuité des activités développées par Ariès.
Le groupe s’appuie sur une organisation géographiquement répartie : Le siège social reste établi à l’impasse Thoréton, à Paris ; Les services commerciaux et le service après-vente sont situés rue Marceau, à Courbevoie ; La production est assurée à Blaye (région bordelaise) et à Courbevoie, notamment rue Marceau et rue de Normandie.
Les principaux clients de l’entreprise témoignent de la reconnaissance dont jouit ABG dans les secteurs de pointe : l’Armée de l’air, les avionneurs Dassault et Latécoère, ainsi que Westinghouse France figurent parmi les partenaires réguliers.
Cette organisation, conjuguée à une culture de l’innovation héritée de ses trois fondateurs, confère à ABG une place singulière dans le paysage industriel français d’après-guerre.
De la flamme au foyer : l’empreinte d’ABG dans la ville
Au tournant des années 1960, dans le sillage du grand projet de La Défense, la Ville de Courbevoie rachète les anciens terrains industriels d’ABG, inscrivant le site dans une nouvelle dynamique urbaine. En 1965, ces terrains sont cédés à l’Office public d’Habitations à Loyer Modéré (OPHLM), qui engage la transformation du site.
À partir de 1967, une résidence de 527 logements voit progressivement le jour. Baptisée résidence ABG, elle s’étend sur 17 384 m² et comprend 18 bâtiments, répartis comme suit : un immeuble en R+12 et dix-sept bâtiments en R+4.
Ces bâtiments, toujours présents dans le quartier, se répartissent entre l’avenue Marceau, la rue Gaultier, la rue de Normandie, la rue du Docteur Schweitzer et la rue Louis Hubert Lyautey.

Ce vaste ensemble résidentiel prend racine sur les vestiges d’un passé industriel intense, souvent méconnu des habitants du quartier. Pourtant, cette mémoire ouvrière et technique constitue un pan essentiel de l’histoire de Courbevoie. L’installation d’une plaque commémorative, la création d’un parcours urbain ou encore la mise en place d’une borne historique interactive permettraient de faire revivre ce patrimoine.
De la bougie au moteur, du plan industriel à l’îlot résidentiel, l’histoire d’ABG témoigne de la profonde transformation de Courbevoie, où l’héritage ouvrier reste inscrit dans le paysage urbain.
Sources et remerciements

L’ensemble des données historiques présentées dans cet article repose sur les travaux de recherche de Pierre-Emmanuel Fernandes et Didier Mahistre, auteurs de l’ouvrage précédemment mentionné.
Ce livre, consacré à l’histoire des moteurs VAP et de la société ABG, offre un éclairage précieux sur cette aventure industrielle française, de ses origines transatlantiques à son ancrage à Courbevoie.
Je tiens à remercier chaleureusement Pierre-Emmanuel Fernandes et Didier Mahistre pour la qualité de leur travail de recherche et la richesse documentaire de leur ouvrage, qui ont permis de retracer avec précision cette page importante de l’histoire industrielle locale.
Parce que l’histoire industrielle d’ABG est étroitement liée au quartier du Faubourg de l’Arche, où s’élève aujourd’hui la résidence qui en porte le nom, il m’a paru naturel d’enrichir la bibliothèque La Frégate d’un exemplaire de cet ouvrage. Ce don s’inscrit dans une volonté de transmission, afin que chacun puisse, librement et gratuitement, accéder à cette page méconnue du patrimoine courbevoisien, et redécouvrir les racines historiques de notre quartier. Conservé au sein de la bibliothèque, cet ouvrage bénéficie en outre d’une protection durable, garantissant sa pérennité au service du public.
