Il se nommait Lu Huan Wen, puis Ching Tsai Loo ou Lú Qínzhāi en pinyin, plus simplement, on l’appelait C.T. Loo ou même Monsieur Loo.
Il est difficile d’imaginer qu’on puisse avoir été un marchand d’art mondialement connu, avec des galeries à Paris, Shanghai, Beijing ou New York, et reposer très modestement au cimetière des Fauvelles à Courbevoie.
C’est une longue histoire, celle d’un homme hors du commun avec sa légende dorée et sa légende noire.
Du village à Paris
Loo naît dans un village minuscule situé 300 km à l’ouest de Shanghai. Sa famille vit là depuis des siècles, mais lui a envie de voir autre chose.
Il commence par travailler pour un marchand dont le fils, Zhang Jiang, est bientôt envoyé à l’ambassade de Chine à Paris.
Loo fait partie de ses employés, nous sommes en 1902 et Loo a 22 ans.
Il est d’abord son cuisinier, puis un simple employé de la maison de thé de son patron et enfin il fait partie du personnel de sa galerie d’art qui propose des antiquités et des objets d’art chinois à une clientèle fortunée, place de la Madeleine
Peu après son arrivée à Paris, Loo décide de couper sa natte, d’abandonner son costume traditionnel et de se convertir à l’élégance parisienne.
En 1908, il prend son indépendance et, après avoir trouvé des associés en Chine pour financer son entreprise, il ouvre sa propre galerie d’art « Laiyuan and Company » rue Taitbout dans le 9e arrondissement.
Le succès est tel que des succursales ouvrent à Shanghai et Beijing et bientôt Londres.
L’étrange histoire d’amour
A quelque distance du magasin de la Madeleine se trouvait la boutique d’une belle modiste de quatre ans son aînée : Olga Libmond.
Rapidement, une liaison amoureuse passionnée commence, elle durera toute leur vie. Il n’existe qu’une ou deux contrariétés à cet amour : Olga est redevable à son ancien patron, un certain M. Avy, lui-même marié.
Celui-ci finance le commerce d’Olga, qui était devenue sa maîtresse lorsqu’elle était son employée de maison. En 1894, une fille, Marie-Rose, est née alors qu’Olga n’avait que dix-neuf ans.
Depuis Olga s’est mariée en 1905 avec un certain Pierre Fournis. La petite famille habite au 51 rue de la Sablière à Courbevoie. C’est d’ailleurs là qu’est née Marie-Rose, officiellement de parents inconnus.
L’état civil lui a donné un prénom pour patronyme, elle se nomme Marie-Rose Olivier.
Pierre Fournis reconnaîtra officiellement et généreusement Marie-Rose en 1921.
Les deux amants décident alors de conclure un étrange arrangement, Loo épousera la fille d’Olga (15 ans) et ils pourront continuer à se voir plus facilement.
Le mariage de Loo et Marie-Rose est célébré en 1910. Ils auront quatre filles que leur père choiera.
Les années fastes

- La pagode Loo – 48, rue de Courcelles – 8e arrondissement, Paris
Pendant ce temps, les affaires de Loo prospèrent.
Les Occidentaux qui n’étaient friands que de pièces relativement banales du 17e au 20e siècle découvrent progressivement les trésors de l’art antique chinois grâce à la diligence de Monsieur Loo.
Celui-ci a mis en place un réseau de correspondants sur place, ses « amis » qui se mettent en quête des plus belles pièces, se les procurent par des moyens divers, souvent opaques et les expédient ensuite à Loo.
En aout 1914, M. Loo se rend en Chine par le transsibérien comme il le fait tous les ans. La guerre le surprend là-bas, ce qui le contraint à passer par les Etats-Unis pour rentrer à Paris. Il découvre alors le marché américain et ouvre une galerie à New York en 1915.
Il fraie alors avec des collectionneurs milliardaires comme Morgan ou Rockefeller et négocie ses objets d’art les plus rares et les plus précieux avec les musées américains et européens.
La dynastie Qing est tombée, la Chine est en plein chaos et ce qui reste des autorités ne se préoccupent pas alors de conservation du patrimoine.
En 1918, C.T. Loo vend ainsi au musée de l’Université de Pennsylvanie (U-Penn) deux bas-reliefs équestres d’une valeur aujourd’hui inestimable et qui faisaient partie des « six coursiers » du mausolée Zhao créé sous la dynastie Tang (618-907).
En 1925, Loo acquiert près du parc Monceau une résidence qu’il va faire transformer en gigantesque pagode rouge où il installe ses collections. Tous les ans il organise une grande exposition pour y présenter ses dernières acquisitions.
La crise de 1929 porte un coup au marché américain, mais les affaires de C.T. Loo connaissent leur apogée à la fin des années 1930.
La Seconde Guerre mondiale et plus encore l’arrivée au pouvoir de Mao en 1949 vont porter un coup fatal aux affaires de Monsieur Loo.
Il liquide son stock en 1950 et prend sa retraite.

- Olga et Loo – années 1950
Une postérité controversée
Dès cette période, nombreux sont ceux lui reprochent d’avoir pillé le patrimoine de son pays. Ses collaborateurs sont arrêtés, leurs biens saisis.
Le nom de Loo est depuis ce temps honni en Chine, il est considéré comme un trafiquant sans scrupules qui a vendu des trésors nationaux aux Occidentaux les plus offrants.
Loo s’en est défendu et certains spécialistes estiment aussi que de nombreuses œuvres auraient de toute façon été volées par des pillards ou détruites pendant la Révolution culturelle.
Les tombes de Courbevoie
Pierre Fournis décède en 1936. Quand C.T. Loo meurt à son tour en 1957 à Nyon en Suisse, son corps est rapatrié à Courbevoie pour être enterré au cimetière des Fauvelles dans la concession des Fournis.
Loo détestait ce lieu, entouré d’usines et d’immeubles gris. Il souhaitait être enterré au Père Lachaise ou encore mieux, chez lui en Chine. Il a été jugé plus simple de l’enterrer à Courbevoie.
Loo est toujours resté fidèle à Olga.
Il partage sa sépulture avec sa femme Marie-Rose
La tombe d’à côté est celle d’Olga et de Pierre Fournis.
Même dans la mort, l’étrange relation se poursuit.
(cliquer sur les photos pour agrandir)
Sources
- Le livre passionnant et extrêmement documenté d’une experte : « Monsieur Loo: Le roman d’un marchand d’art asiatique » de Géraldine Lenain aux Editions Philippe Picquier (2013)
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Un site très riche en illustrations sur la pagode Loo (en anglais) : https://www.newyorksocialdiary.com/pagoda-paris-an-exotic-voyage-in-the-city-of-light/
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Financial Times : https://www.ft.com/content/cd747768-cb46-11e3-ba95-00144feabdc0
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A Chinese Dealer, Trafficker in Mystery Eve M. Kahn – New York Times Sept. 6, 2012
- C.T.Loo sur Agorah https://agorha.inha.fr/detail/534
- Wikipédia : https://en.wikipedia.org/wiki/C._T._Loo



