Armand Silvestre ou les mille plumes d’un drôle d’oiseau

Armand Silvestre, Courbevoisien d’adoption, s’est essayé aux sciences comme aux lettres, à l’opéra comme au journalisme et à la pureté formelle de l’écriture comme aux gauloiseries les plus douteuses.

Armand Silvestre – Atelier Nadar – Gallica/BNF

La formation scientifique

Né à Paris en 1837, il commence pourtant par suivre une voie très sérieuse : l’École polytechnique, puis une carrière dans le génie militaire, mais, très vite, il quitte l’armée, entre au ministère des Finances, et consacre tout son temps libre à écrire.

Cependant, il semblerait que Silvestre ait continué à poursuivre ses travaux scientifiques et même à produire des machines à Courbevoie, à moins que ce ne soit dans les ateliers de Léon Bourgain, son voisin.:

Les courriers des théâtres nous donnent une nouvelle importante le théâtre Cluny restera ouvert tout l’été pour faire l’essai d’un nouveau système de fraîcheur artificielle. (…) Et enfin deux ouvertures pratiquées dans le cintre livreront passage à un délicieux vent du Nord, véritable chef-d’œuvre sortant des usines de M. Armand Silvestre, à Courbevoie.

AURÉLIEN SCHOLL. Le Matin, 29 mai 1886

Le poète et le journaliste

Dans les années 1860, il rejoint le mouvement du Parnasse, qui prône une poésie soignée, précise, presque sculptée. Il  publie des recueils de vers. Ses poèmes parlent d’amour, de paysages, de moments suspendus. Il n’est pas le plus célèbre des Parnassiens, mais il en est l’un des plus fidèles artisans. De grands compositeurs comme Fauré, Saint-Saëns ou Ravel mettront certains de ses poèmes en musique.

Comme critique d’art et de théâtre, il collabore activement à des journaux tels que l’Opinion nationale, le Journal officielL’Estafette et la Grande Revue de Paris et de Saint-Petersbourg, enfin il est l’un des piliers du journal satirique Gil Blas.

Il fréquente de grands noms de la littérature comme Octave Mirbeau ou Guy de Maupassant.

Pendant l’affaire Dreyfus, il prend position contre le capitaine condamné injustement et se fait quelques ennemis.

Source Gallica/ BNF

Le conteur coquin

Silvestre adore aussi composer des « histoires galantes » qui titillent un peu le lecteur et scandalisent souvent le bourgeois. Il acquiert dans ce domaine sa véritable célébrité. Il écrit des récits pleins d’humour, un peu libertins, qui circulent sous le manteau ou dans des éditions discrètes. (voir plus bas Annexe 2)

Source Gallica/ BNF

Le témoin de la vie artistique

Silvestre n’est pas seulement un écrivain : c’est aussi un observateur infatigable de la vie artistique. Il fréquente les ateliers de peintres, les répétitions d’opéra, les premières théâtrales. Dans les journaux où il écrit régulièrement, il raconte ce qu’il voit, ce qu’il aime, ce qui l’étonne. Ses chroniques sont vivantes, accessibles, pleines de curiosité.

Source Gallica/ BNF

L’homme de scène

Son goût du rythme et de la musique le conduit naturellement vers le théâtre musical. Il écrit des livrets d’opéra et d’opérette, collabore avec des compositeurs, participe à la vie des scènes parisiennes. Là encore, il montre une étonnante capacité à passer d’un univers à l’autre, du poème intime à la scène animée. Il rédige une multitude de pièces de théâtre, souvent interprétées par les plus célèbres acteurs comme Sarah Bernhardt, mais aussi des textes pour des spectacles plus dénudés. Bref, Armand Silvestre est un des auteurs du moment les plus joués et les plus célèbres. Il obtient sans doute son plus grand succès avec Grisélidis qui sera donné à la Comédie Française.

Sarah Bernhardt dans Izeil – Gallica/BNF

Armand Silvestre à Courbevoie

A la fin des années 1870,  Armand Silvestre est devenu propriétaire, à Courbevoie, dans le quartier de Bécon-les-Bruyères, d’une petite maison située au n° 172 de la rue Lambrechts. Un tronçon de cette rue, à partir du boulevard de Verdun, a été renommé Armand Silvestre en 1901. Cette demeure, qu’il avait baptisée « Villa Grisélidis »,  se situait au niveau de la rue Léon Bourgain et a été détruite lors du percement de cette dernière peu après la mort de l’écrivain.

Le , il est nommé inspecteur des Beaux-Arts. Il éprouve une grande admiration envers la peintre Juana Romani, lui dédicaçant son poème, Femme à la rose. Au château de Bécon, il croise souvent l’ancien modèle devenue peintre Juana Romani, car elle est l’élève de Ferdinand Roybet. Silvestre est un grand admirateur de la jeune femme.

Armand Silvestre semble avoir été très impliqué dans la vie de la ville:

ESCRIME
La Société nautique de la basse Seine inaugure dimanche, 23 février, la nouvelle salle des Fêtes de son garage; 52, quai de Seine, à Courbevoie, par un assaut d’armes présidé par Armand Silvestre et dans lequel se mesureront les tireurs de la Société de la basse Seine contre les champions de la Société d’encouragement du sport nautique.
(Journal des débats politiques et littéraires, 20 févr. 1896)

La postérité discrète

Silvestre mène une existence sans scandale, entre son travail d’inspecteur des Beaux-Arts, ses amitiés littéraires et ses voyages. Il meurt en 1901, à Toulouse, alors qu’il y donnait une conférence. Une fin presque symbolique pour un homme qui n’a jamais cessé de transmettre.

En 1907, Massenet transforme en opéra la pièce d’Armand Silvestre Grisélidis.

Grisélidis (extraits) – Jules Massenet

Armand Silvestre s’est également fait des ennemis célèbres comme Léon Bloy ou Alphonse Allais qui trouvaient vulgaires ses récits grivois. Silvestre n’est pas un « grand nom » de la littérature, mais il est l’un de ces écrivains qui racontent leur époque de l’intérieur. Ses chroniques ouvrent une fenêtre sur la vie artistique de la Troisième République. Et surtout, son parcours rappelle qu’un écrivain peut être multiple, curieux et fantaisiste.

Annexe 1

Il faut absolument lire le long article que le journal Le Temps du 28 octobre 1897 lui consacre. Le voici:

PROMENADES ET VISITES – M. ARMAND SILVESTRE

Les poètes se levant tôt, je suis allé ce matin, dès l’aube, visiter en sa maison des champs mon voisin Armand Silvestre. Elle est située sur les confins d’Asnières et de Courbevoie ; elle n’a pas l’ampleur d’un palais, mais un jardinet l’entoure, qui se parfume au printemps de l’odeur des roses et qui se dore, à l’automne, de la fauve splendeur des feuilles mortes. Quand on aime la nature, il n’en faut pas davantage pour être heureux.

Depuis bientôt vingt ans, M. Armand Silvestre habite cet asile qu’il a baptisé dernièrement du nom de « villa Grisélidis », en commémoration de son plus grand succès dramatique. Il y passe, dans le rêve et le travail, des heures délicieuses que ne trouble pas la vaine rumeur des villes. Il y trouve, en quittant Paris, une atmosphère qui le rafraîchit et le repose. Ainsi tout homme de lettres devrait-il avoir un refuge contre l’agitation de la vie civilisée.

Beaucoup de gens qu’a scandalisés la lecture des Histoires grassouillettes seraient édifiés par le spectacle de ces innocentes mœurs. Parmi les comédiens et les anciens directeurs de théâtre, qui composent en majorité la population d’Asnières, M. Silvestre mène l’existence d’un moine bénédictin. Dès que son âne gris, le fidèle Brahma, a salué d’un appel sonore l’apparition du soleil, il quitte le lit, allume sa pipe et descend dans ses allées, encore humides des pleurs de l’aurore. Il se promène en cherchant le sujet de son prochain conte. Oui ! c’est en respirant l’haleine des fleurs qu’il a combiné les aventures du commandant Laripète et les accidents conjugaux de l’amiral Lekelpudubek. On a raison de dire que l’art est fait de contrastes !

Quand j’ai abordé tout à l’heure M. Silvestre, il était plongé dans son ordinaire méditation. Il avait le teint vermeil, l’œil vif, la bouche souriante ; son bedon monacal s’arrondissait avec un air de santé sous sa chemise de flanelle ; un rayon se jouait dans sa blonde moustache à la Rubens. Il me tendit la main, et longtemps nous causâmes, remontant la pente des souvenirs, tandis que Brahma, dressant l’oreille par la porte entr’ouverte de son écurie, me dévisageait sans bienveillance et glissait un regard affectueux vers son maître, son cher maître Silvestre, bon poète à la barbe fleurie !

À ne se fier qu’aux apparences, M. Armand Silvestre est éminemment complexe. Son activité s’est affirmée dans des genres très divers : il a produit des poèmes, des proses grivoises, des livrets d’opéra, des ballets pour les Folies-Bergère, des drames épiques pour la Comédie-Française. Enfin, il a traversé l’École polytechnique, ce qui semble indiquer qu’il n’était pas rebelle aux sciences. Je voudrais savoir comment sont nées en lui ces vocations successives. Et c’est de quoi je suis venu m’enquérir.

Il s’en est expliqué avec bonhomie :

— Mon Dieu ! ces évolutions se sont accomplies sans que ma volonté y ait eu beaucoup de part. J’ai été, comme la plupart des hommes, le jouet des circonstances.

Silvestre père était un magistrat d’une âme supérieure et d’une haute culture. Comme il était brillant humaniste, il résolut de se vouer à l’éducation de son fils. Armand Silvestre ne connut pas les turbulences de la vie de collège. Son enfance s’écoula sous les tilleuls paternels ; à douze ans, il savait par cœur les Géorgiques, L’Art poétique de Boileau et les tragédies chrétiennes de Racine. La littérature moderne était bannie de ses études, et il fut sévèrement réprimandé pour s’être procuré et avoir lu en cachette deux volumes de Victor Hugo et de Gautier. M. Silvestre estimait que ces auteurs étaient barbares ; il prisait en toutes choses la modération, le goût et les convenances, et il comptait bien que le jeune Armand, nourri de belles-lettres et de bons exemples, s’élèverait aux premières charges de l’État.

Il eut lieu tout d’abord de se réjouir. Son élève fut reçu bachelier à boules blanches et il s’apprêtait à aborder la Faculté de droit, quand un événement imprévu fit prendre un autre cours à ses pensées. Il devint éperdument amoureux d’une jeune fille, une brunette pour laquelle il composa quelques centaines de vers ; et cet exercice exalta sa passion, à ce point qu’il résolut de l’épouser. M. Silvestre repoussa ce projet d’union qu’il considérait comme inélégant et contraire au sens commun…

Le poète fut indigné de ce refus :

— C’est bien, déclara-t-il, je pars pour Paris.
— Et qu’y vas-tu faire ?
— Conquérir ma fiancée.

Le père et le fils se séparèrent à demi brouillés. Dans le train qui l’amenait vers la capitale, Armand Silvestre agita de graves résolutions :

« La brunette que j’aime n’a comme dot que ses yeux noirs. Cela est insuffisant. Il faut donc, pour assurer son bonheur, que j’exerce une profession lucrative. Or il n’en est pas de plus avantageuse que celle d’ingénieur. On ne se marie décemment en France que lorsqu’on est ingénieur. »

Cette vérité, qui devait être mise en lumière plus tard avec tant d’éclat par M. Georges Ohnet, se fixa dans son esprit. Il descendit à l’institution Suffret et prépara avec ardeur les examens de Polytechnique. Au bout de dix-huit mois, il franchissait le seuil de cette école. Et il avait complètement oublié sa jolie brunette…

— Ne croyez pas au moins, ajoute Silvestre après m’avoir retracé cet épisode, que j’aie souffert en m’imposant un tel effort. Les sciences m’attiraient. Il y a, comme vous savez, des rapports incontestables entre la mathématique et la poésie, qui s’expriment toutes deux par des formules rythmiques. Je rendais à l’une et à l’autre des soins empressés…

Il avait cependant une prédilection pour les lettres ; et, de tous ses maîtres, celui qui lui inspirait le plus de curiosité était Ernest Havet. Ce savant commentateur de Pascal, cet homme maigre et maladif, s’échauffait étrangement en expliquant les beautés des chansons de geste et arrivait à l’éloquence. Armand Silvestre écoutait cette parole enflammée et il s’essayait, entre deux théorèmes, à rimer des ballades dans le style de Villon. Ce passe-temps lui causa des distractions déplorables dont ses camarades abusèrent. Il perdit son rang et sortit dans l’armée après des compositions médiocres.

Il était sous-lieutenant ; il n’était pas ingénieur ; il ne gagnerait point d’argent ; il perdrait sa liberté. Tous ses rêves s’écroulaient.

— Je me vois encore à Metz, interrogeant l’annuaire avec quelques officiers de ma promotion. Trente années à courir les garnisons, la certitude d’être retraité comme colonel, à moins des hasards très chanceux d’une campagne : c’était l’avenir qui m’était promis. Je n’hésitai pas. Je dépouillai l’uniforme et recouvrai mon indépendance. Et, cette fois encore, mon pauvre père fut désolé. Il me supposait revenu de mes erreurs, décidé à suivre une carrière honorable et sûre, et je retombais dans la fantaisie. Vous avouerai-je que, dans mon dégoût du métier des armes, il entrait un autre sentiment ? Je ne songeais plus aux yeux noirs de ma brunette, mais j’avais laissé au Quartier latin des yeux bleus que mon départ avait remplis de larmes. Et ces yeux me rappelaient…

Voici donc notre latiniste, notre ingénieur manqué, notre lieutenant démissionnaire réinstallé, vers 1860, à proximité de l’Odéon. Chaque soir, il se rend au « Buffet germanique », brasserie moyenâgeuse située rue Jacob, non loin de l’hôpital de la Charité. Il s’y rencontre avec Feyen-Perrin, Gambetta, Jundt, Carpeaux, Français, Harpignies. On y agite des matières transcendantes. En vidant des chopes, on théorise sur l’esthétique et la politique, on censure le gouvernement, on arrange au mieux les affaires de l’Europe dont on remanie, au besoin, la carte.

Feyen-Perrin préside, avec une extraordinaire majesté, à ces entretiens qui, malgré tout, finissent gaiement. Charles Monselet les interrompt en nuançant, avec des mines d’abbé de cour, ses sonnets gastronomiques, et Glatigny allonge sur la table, pour clore la discussion, ses jambes de bohème famélique. À de certains jours apparaît un personnage silencieux, enveloppé dans un vêtement de drap fin taillé en blouse : c’est Baudelaire ; ou un vieillard cordial et exubérant : c’est Toussenel, l’ami des bêtes…

Armand Silvestre se lie avec ces compagnons illustres et travaille éperdument ; il n’ose leur montrer ses productions, car il a toujours été timide, c’est tout au plus s’il communique ses sonnets aux plus obscurs de la bande, avec lesquels il se sent plus à l’aise : Urbain Fage, sous-secrétaire de la Revue des Deux Mondes, et Amédée Cantaloube. Ceux-ci dressent un piège à sa modestie. Ils l’amènent traîtreusement chez Eugène Fromentin et lui crient à brûle pourpoint :

— Allons, Silvestre, récite nous tes vers !

Le poète se trouble, balbutie et déclame tant bien que mal deux ou trois « sonnets païens ». On l’applaudit, on l’encourage.

— Il faut publier cela, déclare Fromentin.
— Mais nul éditeur ne me connaît !
— Je vous écrirai une préface.

Silvestre, en regagnant son logis, cette nuit là, avait l’ivresse au cœur, et il lui sembla que les étoiles brillaient d’un éclat inaccoutumé et souriaient à sa gloire…

« Un volume de poésie ne peut naître qu’au printemps », avait dit Fromentin. Silvestre se remet avec fièvre à la besogne : il rature, polit, ajoute, retranche, compose ces « vers pour être chantés » où Massenet et Delibes devaient puiser de si ravissantes inspirations, et il attend que le facteur lui apporte la préface, la fameuse préface qui doit forcer la résistance des libraires.

Une lettre arrive enfin, scellée de cire rouge, comme un pli royal. Eugène Fromentin annonce à son cher confrère que les pièces dont il a pris connaissance, lui paraissant empreintes d’une sensualité excessive, il ne peut, à son vif regret, les appuyer auprès du public.

Silvestre, désespéré, se dispose à jeter au feu la lettre du cruel Fromentin et son propre manuscrit, lorsque Cantaloube surgit fort à propos pour l’empêcher de commettre cet infanticide.

— Tu veux une préface ? Tu l’auras.
— Mais de qui ?
— Ça me regarde…

La semaine suivante, Cantaloube lui transmettait une page de George Sand, que la lecture des Sonnets païens avait transportée. C’était un appel débordant de sympathie, et dont la première phrase se trouvait être un alexandrin :

« Voici de très beaux vers, passant. Arrête toi… »

Le livre, orné de cette recommandation puissante, fit quelque bruit dans le monde. L’auteur se sentit devenir célèbre, mais il éprouva que, si la poésie lyrique élève l’âme de l’homme, elle nourrit son corps faiblement. Il n’avait plus de ressources. Il concourut pour une place aux Finances et il l’obtint. Et M. Silvestre père rendit grâce aux dieux de voir son fils rentrer dans la voie des occupations sévères…

D’étranges légendes ont circulé sur les habitudes administratives de M. Armand Silvestre. On a prétendu qu’ayant fait graver ces paroles sur la porte de son bureau : « Le public n’entre pas ici », il se faisait un scrupule d’enfreindre cette défense et pénétrait le plus rarement possible en ce sanctuaire, où régnait d’un bout de l’année à l’autre un silence inviolé. On a dit encore qu’il déposait dans son cabinet un chapeau destiné à attester sa présence et à dissimuler ses fugues irrégulières, et que ses chefs, pleins de mansuétude, feignaient de se laisser duper par ce grossier subterfuge. Que n’a t on pas raconté !

Je suppose que M. Armand Silvestre a bien sur la conscience quelque peccadille ; mais on les a exagérées à plaisir.

— Je vous assure que je n’ai pas été un mauvais fonctionnaire…

Il remplissait tranquillement ses devoirs, et son excellent père commençait à se rassurer, quand il fut conduit par la fatalité dans les bureaux du Gil Blas. Ce journal venait d’être fondé et, n’ayant pas trouvé dans la note sérieuse le succès qu’il espérait, il s’efforçait d’émoustiller le lecteur et de réveiller chaque matin cet animal qui, dit on, sommeille en lui.

Armand Silvestre s’essaya dans ce nouveau genre et, du premier coup, y affirma sa maîtrise. Deux mois ne s’étaient pas écoulés que déjà ses facéties se répandaient en tous lieux : autour des tables d’hôte provinciales, dans les mess d’officiers et les corps de garde. Les bruyants personnages sortis tout armés de son cerveau — Cadet Blétard, la famille Ducuron, Mlle de Saint Pétulant — acquirent une prompte renommée.

Et les amis et les parents de Silvestre de l’entourer, de le gronder :

— Vous êtes fou ! Vous gâchez votre vie ! Dans vingt ans, vous serez inspecteur général et vous aurez la cravate de commandeur, sans compter l’Académie ! Et vous renoncez à tout cela !

Silvestre me narre allègrement les assauts qu’il eut, de la sorte, à soutenir, et je me demande si sa belle humeur ne cache pas, malgré tout, quelque regret. Depuis 1879, il a publié douze cents grivoiseries qui lui ont rapporté quelque chose comme 300 000 francs. Mais il est d’autres satisfactions pour un artiste que celles de la fortune ; et n’est ce pas un terrible labeur que d’être polisson deux fois par semaine, et à jour fixe !

Chercher une histoire gaie, la développer et la coucher de sang froid sur le papier lorsqu’on n’y est pas excité, repousser les tristesses qui vous assiègent et se chatouiller pour rire, est ce une plus dure corvée ?

Silvestre, à qui je soumets ces observations, reconnaît que le « conte gaulois » s’accommode assez mal avec la goutte, les rhumatismes, les migraines et autres infirmités qui tourmentent les pauvres hommes de lettres.

— Si j’ai soutenu durant tant d’années ce rôle d’amuseur qui vous semble, à juste titre, fatigant, c’est que j’y étais prédisposé par des influences ataviques. Mon grand père avait coutume de s’asseoir à l’entrée de son village (on montre encore la pierre qui est usée) et de débiter à tous venants des fariboles. J’ai de son sang dans les veines. Et, pour tout dire, je suis du Midi. Vous n’ignorez pas que les Méridionaux, et en particulier ceux de Toulouse, adorent les propos salés. Ils ne croient pas aux histoires qu’ils racontent et personne n’en est dupe, mais ils se grisent du son de leur voix et des féeries de leur imagination.

Au mois d’août, dès qu’a sonné l’heure des vacances, M. Silvestre va rejoindre ses concitoyens ; la cité de Clémence Isaure se pavoise pour le recevoir. Tous les troubadours du cru accordent leurs lyres et il s’ensuit une grande débauche de poésie lyrique. On banquette, on toaste, on vide des flacons poudreux, et l’auteur de Tristan de Léonois sort réconforté de ces agapes, qui lui rappellent son jeune temps. Il possède dans le voisinage du Capitole une vieille maison et une vieille servante qu’une de ses tantes lui a léguées. Il s’installe à l’abri de ces murs familiers, il couche dans des draps qui fleurent la bergamote ; et, peu à peu, il se sent glisser dans un doux état de nonchalance. Il subit la contagion des mœurs ambiantes. Les Toulousains sont exquis, mais si paresseux ! La ville est pleine de talents supérieurs qui s’engourdissent dans le farniente ; on y rencontre, à chaque pas, des musiciens, des sculpteurs qui deviendraient des Saint Saëns et des Falguière s’ils avaient le courage de travailler.

Armand Silvestre devise avec eux, baguenaude par les rues, s’en va boire au café un apéritif assaisonné de discussions orageuses. Et lorsqu’il juge qu’il s’est suffisamment reposé, il vient reprendre à Paris le collier du journalisme…

À cette idée, M. Silvestre ne peut s’empêcher de pousser un soupir mélancolique.

— Je suis tout de même un peu las de chroniquer dans les feuilles, me dit il. J’arrive à un âge où de certaines jovialités ne sont plus séantes… Que ne puis je me donner entièrement à la poésie…

Il lui consacre du moins ses loisirs. Il a toujours une rime en tête. Il emporte dans sa poche un calepin recouvert de toile cirée, sur lequel il note les vers qu’il improvise au cours de ses promenades. C’est ainsi qu’il a écrit pour Mlle Bartet, à laquelle le lie une respectueuse et tendre amitié, trente sonnets dont il a bien voulu me faire présent. Ils ont été imprimés à très petit nombre et ne sont pas mis dans le commerce.

Tels les pages chantaient autrefois les charmes de leurs dames, tel M. Silvestre exalte l’âme divine de son interprète. Parmi ces morceaux, qui sont plutôt magnifiques, il en est un dont la suave émotion et l’accent intime m’ont touché. Il est intitulé La Source :

Je sais, dans un repli bleu de mes Pyrénées,
Près du bourg ancestral au toit silencieux,
Une source qui chante, en regardant les cieux,
Et que je vais revoir au déclin des années.

Ma jeunesse, ignorante encor des destinées,
Y redit son chant clair comme au temps des aïeux ;
Ma jeunesse y sourit, dans son regard joyeux,
À d’invisibles fleurs que nul vent n’a fanées.

C’est elle que j’entends sitôt que je vous vois ;
Elle qui m’apparaît quand j’entends votre voix ;
Votre voix et vos yeux ont, seuls, le même charme.

Quand je suis près de vous, et que vous me parlez,
Il me semble, jouet de mes rêves troublés,
Que je sens, sur mon cœur, en couler une larme.

Cette source de candeur et de jeunesse, M. Armand Silvestre retournera tôt ou tard s’y abreuver. Il se bâtira un temple d’où il exilera sans pitié la famille Ducuron. Et vous verrez que, sur ses vieux jours, ce diable, se faisant ermite, nous étonnera par sa vertu…

ADOLPHE BRISSON

Annexe 2

Quelques textes d’Armand Silvestre accessibles sur Gallica/BNF

Pour une liste plus complète des œuvres d’Armand Silvestre: Armand Silvestre — Wikipédia