Adolphe Lalyre et ses sirènes

Adolphe Lalyre et ses sirènes

L’atelier du peintre Adolphe Lalyre se trouvait au 297 boulevard Saint-Denis à Courbevoie et une voie, anciennement rue Mathilde, a été rebaptisée en son honneur.

Les débuts

Quand il naît à Rouvres-en-Woëvre dans la Meuse en 1848, le petit Adolphe porte le nom de famille de Lalire. Il va faire varier son patronyme au gré des ans de Lalyre à La Lyre, noms aux connotations plus artistiques.

Autoportrait – 1870 – musée d’art Thomas-Henry, Cherbourg-Octeville. © Jean-Michel Enault

Adolphe Lalyre est reçu premier à l’École des Beaux Arts de Paris en 1875.

Il expose au Salon des artistes français chaque année entre 1876 et 1929.

Sociétaire de la Société des artistes français à partir de 1880, il reçoit une médaille à l’Exposition universelle de 1889 et à celle de 1900 à Paris.

En 1886, il épouse Marthe Levesques, fille d’un médecin militaire, qui a étudié le dessin et expose des dessins et aquarelles au Salon entre 1887 et 1910.

Les débuts de Lalyre sont marqués par de nombreuses peintures religieuses en un déclinaison de saintes : Cécile, Geneviève, Clotilde, etc.

Sainte Marguerite

Le peintre du nu féminin

A force de peindre des modèles féminins, il connaît une révélation plus profane et les dénude totalement. Picturalement, il est influencé par Jean-Jacques Henner, lui aussi adepte du nu.

Naïades

Auteur de près de 1500 toiles, Lalyre éprouvera toute sa vie une passion démesurée pour tous les genres de naïades et sera connu sous le sobriquet de « Peintre des sirènes ».

La ronde des sirènes par Adolphe Lalyre 1909
La ronde des sirènes par Adolphe Lalyre 1909

Également critique d’art, Lalyre écrit même un traité sur le sujet : « Le Nu féminin à travers les âges en 1910. »

Inspiré par la mode de l’époque de l’Art nouveau et du symbolisme, par les mythes revisités par Offenbach, il peint les femmes fatales, « rousses opulentes aux croupes prometteuses», à la « beauté laiteuse ».

Les sirènes visitées par les Muses
Les sirènes visitées par les Muses

Lalyre à Carteret

Adolphe Lalyre a installé son atelier à Courbevoie au 297 boulevard Saint-Denis, mais, fasciné par la mer, il partage sa vie entre Courbevoie et Carteret, dans le Cotentin, où il achète en 1899 une vaste demeure qu’il baptise forcément le « Château des sirènes » :

Le château des sirènes – musée d’art Thomas-Henry, Cherbourg-Octeville. © Jean-Michel Enault

Achevé en 1903, c’est lui-même qui a dessiné les plans, le « château » est doté d’une tour crénelée et d’un immense atelier aux larges baies vitrées qui lui offre une vue imprenable sur la côte.

Une centaine de ses toiles sont des paysages de Carteret. À la demande du curé, il dessine également les vitraux du chœur de l’église Saint-Germain, détruits en 1941.

Des critiques soupçonnent que l’attrait érotique des baigneuses ait nourri sa passion pour les plages…

Critiques et postérité

Lalyre présente ses œuvres dans de multiples salons.

Au fil des ans, les louanges des critiques ne tardent pas à laisser place à des propos plus vinaigrés pour un artiste qui a choisi de rester obstinément académique à une époque où, de l’impressionnisme au cubisme, la peinture est en plein tourbillon :

Gil Blas, 8 juil. 1891

LE SALON VERSAILLAIS

La 38e exposition de la Société des Amis des Arts de Seine-et-Oise a été inaugurée hier dans les salles du rez-de-chaussée du musée de Versailles.(,,,)

Un bon peintre de nu est M. Adolphe La Lyre, qui occupe deux places d’honneur avec ses deux compositions très remarquables : les Sirènes à l’affût et Biblis changée en source.

L’Événement, 4 mai 1892,

Une nouvelle Société d’artistes peintres et sculpteurs, qui s’est naguère constituée sous le titre : Union libérale d’artistes français, a ouvert, il y a deux jours, sa première exposition au Palais des Arts libéraux.

Les Sirènes, de M. Adolphe La Lyre, une grande composition dessinée avec souplesse et peinte d’abondance, ne se fient pas absolument à la douceur de leurs voix pour charmer les voyageurs; elles ont la cuisse indiscrète et l’écart un peu trop Moulin Rouge. Belle et bonne bacchanale cependant qui désigne son auteur pour de grands travaux décoratifs.

Néréides (détail)

Le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne, 24 mai 1892

M. Adolphe La Lyre est un artiste qui copie un peu les Henner, mais avec plus de vie; il a la spécialité des femmes nues, à la chair vive , plus charnelles que chez Henner, mais avec les cheveux rouges. Il y a des qualités dans ses Sirènes, mais c’est un peu trop lascif. Sa «Baigneuse » et sa « Madeleine » sont préférables. Ces quatre tableaux, en somme, représentent la même femme dans des attitudes différentes. Ce qu’on peut reprocher à ces œuvres (à part les Sirènes), c’est de manquer d’originalité.

L’Intransigeant, 1 mai 1896

Salon des Champs-Élysées

Vous rappelez-vous le célèbre passage des Salons de Diderot sur la difficulté de peindre le nu: « Ah! la chair ! c’est la chair qu’il est difficile de rendre ; c’est ce blanc, onctueux, égal, sans être pâle ni mat ; c’est ce mélange de rouge et de bleu qui transpire, imperceptiblement; c’est le sang, la vie, qui font le désespoir du coloriste. Celui qui a acquis le sentiment de la chair a fait un grand pas; le reste n’est rien en comparaison. Mille peintres sont morts sans avoir senti la chair; mille autres mourront sans l’avoir sentie.»

Nu au dauphin – 1896

Ce «sentiment de la chair », M. Adolphe La Lyre le possède indiscutablement. Certes sa Sirène blessée n’est pas sans défauts, et quelques détails m’ont choqué (notamment une satanée tête de dauphin ou de dragon marin qui ouvre bien mal à propos sa gueule vermillonnée, ainsi qu’un serpent de cathédrale); mais ces belles formes roses et blondes, débordantes de vie et de santé, qui semblent une évocation de Rubens, sont d’un artiste sûr de lui et doué d’un véritable tempérament de peintre.

Le Petit Marseillais, 1901

L’envoi de M. Adolphe La Lyre est superbe ; les Fleurs de France, peinture ; le Champ des sirènes et Vénus, pastels, arrêtent l’attention et l’admiration des visiteurs.

La libre parole, 30 avril 1901

Salon de la société des artistes français

M. Adolphe La Lyre, lui, dans son Enlèvement de l’Amour par les Sirènes, a mis du mouvement; mais il a oublié de mettre de la précision dans ses académies. Toutes ses sirènes semblent porter des maillots capitonnés. On ne devine sous les chairs ni les muscles ni les ossatures. Et puis, cela ressemble un peu trop à une projection de cinématographe ! Les personnages du premier plan sont beaucoup plus grands que nature (des sirènes géantes, c’est aussi disgracieux que des « femmes colosses »); les personnages du second plan seulement sont ramenés à des proportions normales. La conception que se fait du Beau M. La Lyre semble être ceci : l’agréable dans le gigantesque. C’est une conception qui a, au moins, le mérite de l’inédit.

Cléopâtre

Journal des débats politiques et littéraires, 30 avr. 1903

SALLE 1 – C’est la grande galerie, et la galerie de la « grande » peinture. Elle a ses habitués. Je commence toujours—pour débuter sans tristesse par y chercher M. Louis Béroud et M. Adolphe Lalire, dit La Lyre, et, toujours, j’ai la même crainte de ne les y point voir: crainte vaine; ils n’y manquent jamais… Anathème ! s’écrie cette année M. Louis Béroud à propos de l’irréparable catastrophe de la Martinique. C’est un grand cri, hélas ! inutile… Et si ce n’est pas là de la grande peinture, qu’est-ce que c’est donc que la grande peinture?… En tout cas, je vous annonce une « bien grande dame », et ce que nous sommes auprès d’elle, vous le verrez… sur ses genoux. M. Adolphe Lalire, dit La Lyre, qui a la touchante ambition d’être le Rubens du vingtième siècle, fait grouiller des petites dames nues parmi le feu que vomit le dragon.~ Ce dragon personnifie le volcan « crachant sinistrement la mort »… Les petites dames nues, c’est «la triste et pâle humanité » je cite des vers (qu’on trouve au catalogue) de M. Eugène Billlard. Il n’est pas utile de vous faire remarquer que M. Louis Béroud et M. Adolphe Lalire, dit La Lyre, se sont rencontrés sur le même terrain brûlant : deux grands esprits, n’est-ce pas ?… M. Adolphe Lalire, dit La Lyre, se distingue par une imagination plus subtile. Si vous voulez connaître de quelle sorte originale il accommode la réalité avec le symbole, je vous recommande son autre envoi : la Pose de la première pierre de l’église de Saint-Germain-de-Carteret. C’est d’une drôlerie supérieure….

Autoportrait dans l’atelier (boulevard St Denis ?)

La France active : organe de toutes les formes de l’activité nationale, 31 janvier 1929

Ne raillons pas. En dépit d’un énorme déchet, les Salons de 1929 sont plus vivants et plus intéressants que la plupart, non seulement de leurs prédécesseurs mais encore
de leurs concurrents de 1929 et des années antérieures. L’anecdote et la chromo semblent enfin avoir vécu en dépit de Chocame-Moreau toujours présent mais qui a de plus en plus l’âge de ses modèles, d’Albert Bauré, remarquable photographe qui tente, cette fois, d’imiter Roybet avec plus d’obstination que de succès, et du lamentable Adolphe Lalyre dit Lalire (ou Lalire dit Lalyre, tire-lire-lire, et. vaseline et zinc d’art itou, trou-la-la-i-tou !) qui, maintenant, peint sous lui. Quand nous aurons flanqué ces trois numéros d’Edmond Louis-Dupain et d’Henri-Camille Danger,  encore rien de comique ou de navrant ne restera plus guère à citer.

Acte de décès – Courbevoie – janvier 1933

Tombé dans l’oubli, il meurt à Courbevoie le 16 janvier 1933 et est inhumé à Paris, au cimetière de Montmartre.

Sources