1891, Bécon-les-Bruyères sort de la gare

La création de la gare de Bécon-les-Bruyères a fait sortir de terre tout un quartier réparti sur Asnières, Bois-Colombes et Courbevoie

Le promoteur du projet

La Compagnie des chemins de fer de l’Ouest est l’une des six grandes compagnies privées qui ont façonné le réseau ferroviaire français au XIXe siècle, avant la création de la SNCF.

De sa naissance en 1855 à son rachat par l’État en 1909, elle a désenclavé la Normandie et la Bretagne, tout en gérant le trafic excessivement dense de la banlieue parisienne.

Dans les années 1840, l’accès à l’ouest de la France est morcelé entre plusieurs petites compagnies concurrentes qui exploitent des lignes vers Versailles, Saint-Germain-en-Laye ou Rouen.

Pour mettre de l’ordre et accélérer le développement, l’État pousse à la concentration. Le 2 mai 1855, la Compagnie de l’Ouest naît officiellement de la fusion de plusieurs compagnies (Paris-Rouen, Rouen-Havre, Dieppe et Fécamp, Paris-Saint-Germain, et les lignes de Versailles).

Son réseau s’articule alors autour de deux grandes gares parisiennes: la gare Saint-Lazare  vers la Normandie et la gare Montparnasse vers la Bretagne).

La compagnie étend rapidement son réseau sous le Second Empire et la IIIe République. Elle va permettrele développement économique et maritime et du tourisme balnéaire

Locomotive-tender type 030 dite « Boer » du réseau de l’Ouest.1885

Le contexte

1. À la fin du XIXe siècle, Paris subit une crise du logement sans précédent. Les loyers flambent suite aux grands travaux d’Haussmann, poussant les classes populaires et les petits employés (les « cols blancs ») à s’installer à la périphérie de la capitale.

Pour ces nouveaux banlieusards, le train devient une nécessité vitale pour aller travailler chaque jour à Paris.

2. Les plaines des Bruyères et le domaine de Bécon sont alors les derniers grands espaces vides aux portes de Paris. La Compagnie de l’Ouest et les spéculateurs immobiliers comprennent qu’ouvrir une gare à cet endroit permettra de lotir immédiatement des hectares de terrains vagues et d’y bâtir des dizaines d’immeubles de rapport.

3. La Boucle de la Seine (Courbevoie, Puteaux, Asnières, Levallois, Colombes) est en train de devenir le poumon industriel de la France. C’est le berceau des nouvelles industries de pointe de l’époque : la construction mécanique, l’automobile naissante et l’aviation. Les usines ont un besoin crucial de transporter des matières premières (charbon, acier) et d’acheminer leurs ouvriers. La construction de la gare de Bécon s’accompagne immédiatement de la création de voies de garage et de cours de marchandises pour desservir ce tissu industriel en pleine explosion.

4. La Compagnie des chemins de fer de l’Ouest fait face à un problème technique majeur : son réseau de banlieue est victime de son succès et commence à saturer.

Collection Nicole Petit

Une bifurcation stratégique

Au cours des années 1880, la Compagnie de l’Ouest cherche à optimiser ses lignes, la direction décide de créer un raccordement de liaison pour relier la ligne Paris – Versailles (Rive-Droite) à la ligne Paris – Le Havre / Argenteuil.

Ce nouveau raccordement technique devait se croiser précisément au milieu des plaines sauvages des Bruyères. La Compagnie décide qu’il est indispensable d’y construire une grande gare de bifurcation pour permettre aux trains de changer de direction et aux voyageurs de faire des correspondances.

Les communes qui font pression pour que cette gare technique devienne une gare de voyageurs ouverte au public.

Un nom consensuel

À cette époque, le secteur est une lande vide partagée entre Courbevoie et deux villes récemment créées ou en pleine croissance : Asnières-sur-Seine et Bois-Colombes (cette dernière s’étant détachée de Colombes en 1891). Les maires de ces communes comprennent immédiatement qu’une gare à cet endroit provoquerait l’explosion de la valeur des terrains et l’arrivée de nouveaux habitants. Chaque municipalité exige que son nom apparaisse sur la façade. Pour couper court aux rivalités et trouver un compromis géographique neutre, la Compagnie de l’Ouest choisit d’associer deux lieux-dits plutôt que des noms de communes. Elle décide d’unir le nom du domaine sud (Bécon) et celui de la plaine nord (Les Bruyères).

Collection Nicole Petit

Un terrain propice

Avant la fin du XIXe siècle, « Bécon-les-Bruyères » n’existe pas en tant que quartier unifié. Le secteur est divisé en deux entités bien distinctes sur les cartes de l’époque :

  • Bécon (au sud) : C’est le domaine d’un grand château (le Château de Bécon), dont l’origine remonte au XVIIe siècle. Entouré d’un vaste parc en bordure de Seine, il domine la région. Très endommagé pendant la Commune de Paris (1871) puis par des bombardements en 1943, il sera définitivement rasé en 1957. Seuls subsistent aujourd’hui son grand escalier, son orangerie et le superbe Parc de Bécon.
  • Les Bruyères (au nord) : Ce sont des plaines incultes, des landes couvertes de genêts, de bois et de quelques vignes. Ces terres d’abord agricoles séparent Courbevoie de Colombes.

Vers 1861, la Compagnie de l’Ouest a ouvert une grande sablière à proximité de la voie ferrée du Paris-Versailles. C’est à cet emplacement que la gare va se construire  sur la ligne de Paris à Versailles à hauteur du pont dit des « Quinze Perches » (l’actuel pont qui relie Courbevoie à Asnières et Bois-Colombes en enjambant la voie ferrée – une perche mesurait six mètres environ). Le projet est soumis à l’enquête publique le . Une décision ministérielle du  autorise la création du raccordement du pont des Quinze Perches élargi ainsi que l’établissement d’une gare sur le territoire de Courbevoie. Le nouveau raccordement créé sépare les flux des lignes de Rouen et de Saint-Germain-en-Laye.

La gare de Bécon-les-Bruyères est édifiée à mi-chemin des gares d’Asnières et de Courbevoie, sur une ancienne sablière ouverte par  vers 1861 — l’actuelle rue de la Sablière en garde le souvenir.

Les constructeurs

  1. L’architecte et les ingénieurs

À la fin du XIXe siècle, la Compagnie de l’Ouest possède son propre service d’architecture et d’ingénierie pour concevoir ses gares de banlieue.

Les projets immobiliers et les infrastructures de la Compagnie de l’Ouest de cette période sont supervisés par Juste Lisch, l’architecte officiel de la compagnie de 1852 à sa mort en 1910. C’est à lui que l’on doit les grandes gares de la ligne (comme celle de Colombes à proximité, ou l’agrandissement de la gare de Paris-Saint-Lazare pour l’Exposition universelle de 1889). Il a imposé ce style typique mêlant la brique décorative, la pierre de taille et les structures métalliques légères que l’on retrouve sur le bâtiment historique de Bécon.

Le raccordement technique et les sauts-de-mouton (les ponts permettant aux voies de se croiser sans se gêner) ont été calculés par les ingénieurs du service de la Voie et des Bâtiments de la Compagnie de l’Ouest, spécialisés dans le trafic à haute densité de la banlieue parisienne.

2. Les ouvriers

Contrairement au chantier initial de la ligne en 1837 où l’on trouvait des soldats et des navvies irlandais, la gare de Bécon a été bâtie par des corporations d’ouvriers du bâtiment hautement qualifiées.

Les maçons et tailleurs de pierre viennent en grande partie des régions maçonnes traditionnelles (comme la Creuse ou le Limousin), ces ouvriers s’étaient sédentarisés en région parisienne. Ils ont assemblé les soubassements en pierre et les parements de briques de la gare voyageurs ainsi que de la halle à marchandises.

L’usage du fer forgé et de l’acier étant devenu la norme pour les abris de quais et les grandes verrières, des équipes d’ouvriers métallurgistes (souvent issus des usines de la Boucle de la Seine) ont assemblé les structures rivetées sur le site.

Bien que des machines à vapeur commençaient à apparaître, le gros du nivellement de la plaine des Bruyères pour y insérer les faisceaux de voies a été réalisé par des terrassiers professionnels français et une main-d’œuvre immigrée de plus en plus présente à la fin du siècle.

Un grand nombre de ces ouvriers sont italiens ou belges.

Les Italiens viennent en majorité des régions du nord (Piémont, Lombardie, Vénétie, Frioul). Ce sont des maçons, des terrassiers ou des mineurs qui fuient la pauvreté des campagnes alpines ou de la plaine du Pô.

Les Belges sont principalement originaires de Flandre. À partir de 1845, la crise de la pomme de terre et le déclin de l’industrie textile artisanale du lin y provoquent une misère noire et une surpopulation. Ces Flamands migrent massivement vers le Nord de la France (Lille, Roubaix, Tourcoing) pour travailler dans les grandes usines textiles mécanisées.

D’autres viennent du Hainaut (Borinage), une région minière belge.

Comme pour le chantier de la gare de Courbevoie, nombre de ces ouvriers vont s’installer sur place en trouvant du travail dans les usines qui ne ouvrent dès l’inauguration de la gare.

L’inauguration

Le chantier qui a commencé en 1889 s’achève au cours de l’année 1890 et la gare est ouverte dès l’automne, mais il faut attendre le 1er juillet 1891 pour célébrer officiellement son inauguration. C’est Alexandre Ribot, alors ministre des affaires étrangères, qui la préside.

Le programme des festivités est impressionnant:

« Grande Fête à l’occasion de l’inauguration de la gare de Bécon-les-Bruyères
Sous la présidence de MM. les Maires de Courbevoie, Asnières et Colombes.
Cette fête se tiendra sur le beau plateau de Bécon, vis-à-vis de la nouvelle gare, à quelques minutes des stations de Courbevoie, Asnières et Bois-Colombes.
Les dimanche 5, lundi 6 et dimanche 12 juillet 1891.
Samedi 4 juillet
Grande retraite aux flambeaux avec le gracieux concours de l’harmonie et des sapeurs‑pompiers de Courbevoie, des fanfares et harmonies d’Asnières et de Bois-Colombes.
Départ du pont de Bécon-les-Bruyères à 9 heures ; haltes place Hérold, à la Croix-Blanche et au siège du comité.
Dimanche 5 juillet
À 7 heures du matin, des salves annonceront l’ouverture de la fête.
Fête du jour
Grand festival-concert organisé par le comité du quartier de Bécon‑la‑Bruyère, avec le gracieux concours des sociétés chorales, fanfares et harmonies de Courbevoie, Asnières et Bois-Colombes.
À 1 heure, au pont de Bécon-les-Bruyères, réception des sociétés par le comité des fêtes.
À 2 heures, grand concert vocal et instrumental par lesdites sociétés.
À 4 heures, à l’issue du festival, distribution de médailles commémoratives offertes par les habitants du quartier de Bécon-les-Bruyères.
De 4 heures à 5 heures :
— pour les filles : jeu des ciseaux ;
— pour les garçons : charbonniers et meuniers, fin de siècle.
De nombreux prix sont offerts aux vainqueurs.
À 6 heures 1/2, fête aérostatique : départ de la montgolfière Le Bécon.
Pendant le gonflement, lancement de ballons grotesques et pilotes.
Fête de nuit
À 8 heures, sur la place de la fête brillamment illuminée, grand bal champêtre de nuit, gratis.
Embrasement de la gare et des nouveaux ponts, feux de bengale, splendide illumination de la fête et de toutes les rues adjacentes.
Lundi 6 juillet
Continuation de la fête.
Dimanche 12 juillet
À 2 heures, grand concours de courses à pied organisé par l’Inter Nos de Bois-Colombes :
— course de haies, 110 m ;
— course mixte, 400 m ;
— course de vitesse, 100 m ;
— course d’amateurs, 400 m.
À l’issue du concours, distribution des récompenses.
À 3 heures :
— pour les filles : le moulin enchanté ;
— pour les garçons : courses en sac, mât de cocagne avec de magnifiques lots.
De nombreux prix sont accordés aux vainqueurs.
De 4 heures à 10 heures, grand bal champêtre à grand orchestre.
Fête de nuit
À 9 heures 1/2, brillant feu d’artifice tiré par M. Ruggieri, artificier du gouvernement.
Illuminations et embrasement général de la fête et des rues adjacentes.
Portiques, pavoisements et illuminations de la fête de la gare et du quartier de Bécon-les-Bruyères par M. Lecucq, entrepreneur des fêtes publiques.
Attractions permanentes
Sur la place de la fête et pendant toute sa durée : grand café chantant, bateleurs, parades, tirs, manèges et jeux de toutes sortes.
Tous les divertissements et bals sont gratuits.
Les inscriptions pour les courses sont prises au siège du comité, près du pont de Bécon et de la nouvelle gare, jusqu’au 9 juillet inclus.
Les forains obtiennent des places gratuites (s’adresser avant midi au siège du comité).
Moyen de transport : gare Saint-Lazare, 100 trains par jour.
Le comité invite les habitants à pavoiser et illuminer leurs demeures. »
(La Nouvelle Lune, 5 juil. 1891)

La place de la gare vers 1900 – Collection Nicole Petit

La ville champignon

Bécon va se dessiner en étoile autour de la gare et le développement immobilier s’articuler autour de trois axes.

Immeuble en meulière et décoration Art nouveau rue Gallieni

1. Les villas de la bourgeoisie

Au sud de la gare, le grand domaine de Bécon appartenait historiquement au prince George Barbu Știrbey (qui y avait installé le château de Bécon et les célèbres pavillons de l’Exposition universelle de 1878). Une partie des terres du domaine a été découpée pour créer des lotissements résidentiels haut de gamme. et de riches bourgeois, des artistes et des cadres de l’industrie y ont fait bâtir de somptueuses villas avec jardins et vue sur la Seine.

Décoration Art nouveau place Sarailh

2. Le « Plan des Bruyères » : la conquête de la classe moyenne

Au nord et à l’ouest de la gare, à cheval sur Courbevoie, Asnières et la nouvelle commune de Bois-Colombes, s’étendaient les plaines des Bruyères. Les promoteurs immobiliers vont en tirer profit. Pour loger la masse d’employés de bureau, de fonctionnaires et de « cols blancs » qui travaillent à Paris mais ne peuvent plus s’y loger, les promoteurs construisent à un rythme effréné des immeubles en brique et pierre de taille typiques des années 1900.

Faïence Art nouveau avenue de la Liberté

 Les parcelles se vendent par blocs entiers avant même que les rues ne soient pavées. La présence de la gare garantit aux acheteurs que leurs biens prendront de la valeur. En moins de quinze ans, un tissu urbain dense et moderne a totalement gommé la plaine sauvage.

Les premiers immeubles en pierre de taille de l’avenue de la Liberté sortent de terre en 1907.

3. Le logement ouvrier

L’autre grand enjeu immobilier est de loger la main-d’œuvre des usines de pointe de la Boucle de la Seine (comme les usines de construction mécanique ou automobile à Courbevoie et Puteaux).

Contrairement à d’autres banlieues purement ouvrières ou purement bourgeoises, le quartier de Bécon a développé une vraie mixité. À quelques rues des belles villas du parc de Bécon, on a vu fleurir des petits immeubles de faubourg et des cours intérieures habitées par les ouvriers.

La future nouvelle gare de Bécon-les-Bruyères

La future gare de la ligne 15

La gare de Bécon connaît d’importants travaux en vue de la construction de la ligne 15.

Caroline Dubuisson, l’architecte de cette future gare, présente le projet en vidéo.

 

Sources:

  • Gallica/BNF
  • RetroNews
  • Archives départementale et municipales