Quand Courbevoie était radioactif

Fondée en 1914 par des chercheurs du Laboratoire Curie, la Société Française d’Energie et de Radiochimie et sa filiale, les laboratoires Rhemda, fabriquaient et commercialisaient des produits radioactifs au 51-53 rue d’Alsace à Courbevoie.

La filière brésilienne

En 1906 est constituée la Société Minière et Industrielle Franco Brésilienne qui a pour projet d’exploiter les mines de monazite de l’état de Rio Janeiro et du Minas Gerais.

Dans ces mines, on extrait du monazite le nitrate de thorium (mésothorium) qui sert de base à la fabrication des manchons à incandescence, ainsi que le nitrate de cœrium et autres terres rares utilisées pour l’éclairage ou la métallurgie.

Le minerai extrait subit sur place un premier traitement pour réduire le plus possible le poids utile à transporter, puis il est traité, en France. Le prix du nitrate de thorium était auparavant extrêmement élevé.

A la suite des travaux de Marie et Pierre Curie, la recherche scientifique continue d’explorer les propriétés de la radioactivité et certains espèrent exploiter commercialement ces matériaux.

En avril 1914, la Société Française d’Energie et de Radiochimie voit le jour avec un capital de 1,7 million de francs et s’associe à la compagnie minière en convenant d’acheter sa production pour en tirer le mésothorium et les autres matériaux radioactifs contenus dans le minerai.

Si la société a son siège au 127 rue du Faubourg-Saint-Honoré à Paris, la fabrique, d’abord implantée à Clichy,  s’installe à  Courbevoie en décembre1918.

Des entreprises jumelles

Alors que la SFER se charge de transformer les matières premières, les dirigeants créent parallèlement les Laboratoires Rhemda. Basés à la même adresse, ils ont pour mission de proposer au corps médical des médicaments élaborés à base de terre radioactive.  Ils sont dirigés par M. P. Navelot puis  à partir de 1932 par Mme S. Mogan. Le siège est installé  40 rue des Francs-Bourgeois puis 17 rue d’Hauteville à Paris.

Ils fabriquent toute une gamme de spécialités:

  • Boues radioactives Rhemda: elles sont composées d’ionium, actinium, polonium, uranium et utilisées pour le traitement des rhumatismes dans des bains complets ou locaux
  • Dermathorium, une pommade dermatologique
  • Mésothine, des comprimés radioactifs à base de Bromure de Mésothérium pour le traitement de la diathèse arthritique
  • Mésothérium, une solution isotonique de Bromure de Mésothérium en ampoules
  • Radiovules, des ovules antiseptiques
  • Thorix (Thorium Rhemda), des ampoules injectables préparées extemporanément.

Le Journal du 10 juillet 1919 salue patriotiquement cette double entreprise:

Sait-on qu’il existe en France du Bromure de Radium, en quantités importantes, immédiatement disponible, fabriqué par une firme exclusivement française ? (La Société française d’Energie et de RadioChimie, 51, rue d’Alsace, à Courbevoie.)Il y a plus : cette société est la seule qui fabrique en France du bromure de Mésothorium. C’est là une nouvelle victoire, après tant d’autres, remportée sur l’industrie allemande d’avant-guerre.

Une labellisation difficile

« Au début des années 1920, l’utilisation du radium n’est toujours pas encadrée. À ce défaut de réglementation, deux hypothèses : la faible conscience collective des dangers du produit ; et son emploi globalement assez restreint. en effet, étant donné son coût (entre 400 et 950 francs le milligramme2), son usage reste confidentiel : il est réservé à quelques médecins et biologistes qui le diffusent peu dans la population française. »

De nombreuses entreprises sont en concurrence sur le marché du radium. La plupart cherchent à obtenir de l’Institut du Radium et de sa directrice, Marie Curie, une certification de la sûreté de leurs produits. La célèbre Prix Nobel refuse en général de rentrer dans leur jeu.

La SFER et les Laboratoires Rhemda vont tenter à plusieurs reprises de la faire changer d’avis afin de rassurer leur clientèle, mais Marie Curie restera inflexible, même si l’institut qu’elle dirige leur achète du radium.

« Victimes de la science »

Le radium et tous les éléments radioactifs sont des matériaux à haut risque.

Nombre de chercheurs vont payer le prix de leurs recherches, Marie Curie, qui décède en 1934, étant la plus célèbre d’entre eux.

Le directeur de la SFER, Maurice Demenitroux fait aussi partie du lot.

Si les rayons X ont souvent mutilé, d’une façon affreuse, les opérateurs qui les emploient, on croyait jusqu’ici pouvoir manipuler sans danger les corps radioactifs moyennant certaines précautions. Mais voici qu’un ingénieur chimiste, spécialisé dans l’étude de ces corps, M. Maurice Demenitroux, vient d’être frappé d’un mal très grave, dont les médecins ne parviennent pas à déterminer la nature. Maurice Demenitroux est né à Paris, en 1881. Il terminait ses études à l’école de Chimie, quand Pierre Curie découvrit le radium. Il demanda à travailler auprès du savant, qui l’agréa. Après la mort de Pierre Curie, Demenitroux continua de partager les travaux de Mme Curie.

Pendant la guerre, il fut attaché à une usine de Creil, pour la préparation de sels de radium destinés à l’agriculture.

Enfin. après de longues recherches, il découvrit un procédé d’extraction industrielle du thorium.
Le Quotidien, 28 décembre 1924
Maurice Demenitroux

Après le professeur Bergonié, un autre spécialiste de l’étude des radiations vient de succomber, victime de son dévouement à la science. M. Maurice Demenitroux est mort à l’hôpital Tenon, malgré les soins les plus vigilants. Plusieurs transfusions du sang n’ont pu rendre la vigueur à son organisme épuisé. Il n’était âgé que de quarante ans. Ingénieur chimiste, directeur de la Société française d’Energie et de Radiochimie, directeur aux laboratoires Rhemda.
La Journée industrielle, 6 janvier 1925

La série noire continue immédiatement après et un autre dirigeant disparaît:

 Encore une Victime de la science
M. DEMALANDER SUCCOMBE DU MEME MAL QUE SON COLLABORATEUR DEMINITROUX
Paris, 8 janvier. — Le chimiste Marcel Demalander a succombé, à son domicile, à l’âge de trente-quatre ans, d’un mal mystérieux qui le minait depuis un an.
M. Marcel Demalander était directeur à la Société d’Energie et de Radiochimie, du laboratoire Rhemda. Il y travaillait avec M. Deminitroux à la mise au point d’un procédé de fabrication industriel du Thorium X.
Quelques jours après son collaborateur, avec lequel il avait débuté au laboratoire de Mme Curie, il meurt dans les mêmes douloureuses conditions. Il laisse une femme et un enfant âgé de 4 ans.
L’Echo d’Alger, 9 janvier 1925

La radioactivité au quotidien

En dépit du décès de son directeur, l’entreprise continue à exploiter et diversifier ses produits.

Des applications nombreuses et pratiques, «les sels lumineux radioactifs et sulfures de zinc phosphorescents, sont présentés par la Société française d’Energie et de Radiochimie, 51. rue d’Alsace, à Courbevoie (Seine) : cadrans lumineux d’horlogerie, appareils de bord pour l’aviation et l’automobile ; une quantité de petites applications commodes permettant de retrouver la nuit «les sonnettes, interrupteurs électriques, minuteries, commandes d’ascenseur ou de lire dans l’obscurité des numéros d’immeubles, des numéros de fauteuil au cinéma ou toutes inscriptions concernant la sécurité en cas d’interruption brusque d’éclairage. Cette société présente enfin des appareils de curiethérapie, un électromètre Curie à quart piezzo-électrique, un spectroscope pour le dosage du radium et du mésothorium. Il semble que les applications courantes, par exemple celle des sels lumineux pour la signalisation des interrupteurs électriques, correspondant à une dépense extrêmement faible et à une grande commodité, devraient se vulgariser très rapidement.

L’Usine, 21 janvier 1928

Jusqu’à Alger, la médecine bénéficie de ses innovations:

Le 30 décembre 1935, au cours d’une séance publique présidée par M. Rozis, la municipalité d’Alger décidait d’offrir à l’Institut de cancérologie et de biothérapie, créé par le professeur Costantini, à l’hôpital de Mustapha, un gramme de radium. Un crédit de 600.000 francs était aussitôt voté.
Le 25 novembre 1936, M. l’intendant Leclerc, adjoint au maire, rapporteur de la question, mettait au courant ses collègues des pourparlers engagés avec les différentes firmes qui traitent le radium et leur annonçait que la Société française d’énergie et de radiochimie avait fait des propositions avantageuses.
L’assemblée autorisa donc le maire à passer traité avec cette firme.
C’est cette décision qui s’est matérialisée hier, au cours d’une cérémonie dans un amphithéâtre de la clinique chirurgicale de l’Université, à l’hôpital de Mustapha.
L’Écho d’Alger, 26 novembre 1936

Le temps de la guerre

Le rayonnement lumineux va trouver un nouvel emploi au moment de la Seconde Guerre mondiale

La Société française d’Energie et Radiochimie, 51-53, rue d’Alsace Courbevoie, a breveté un procédé d’application qui a conquis la faveur universelle. Il s’agit de plaques en matière plastique incassables, inflammables, inaltérables à de nombreux agents de corrosion. La matière lumineuse, ressortant sur fond noir, est entièrement protégée par une surface transparente et par conséquent, isolée hermétiquement de l’extérieur. Leur fini est irréprochable. Elles figurent à volonté des flèches, des inscriptions, des numéros, etc…
Il est souhaitable que l’utilisation de telles plaques soit adoptée dans tous les abris, car elles constituent un élément de sécurité absolument indispensable qu’il serait imprudent de méconnaître à une époque aussi troublée que celle que nous traversons.
La Journée industrielle 19 juillet 1938

La Société française d’Energie et de Radiochimie ainsi que les Laboratoires Rhemda disparaîtront en 1959.

 

Sources: